Cette entente provenait de la différence des caractères. Autant Fatma était fière, roublarde, délurée, autant ce gros garçon était naïf et bon.
Sans s'en rendre compte, il suivait l'impulsion de la jeune femme, écoutant ce qu'elle lui disait, prenant les moindres paroles pour des articles de foi.
Il rêvait un avenir impossible, une indépendance qu'il gagnerait au moyen d'économies réalisées sur leur travail à tous les deux.
-Vois-tu, lui disait-il souvent, moi je ne suis pas fait pour mener une vie de bohème... Je voudrais pouvoir ne plus rester au service des autres; avoir pour moi tout seul une petite baraque, un tour de toile, où je serais mon maître... et alors on gagnerait ce qu'on gagnerait, mais au moins je n'aurais plus à obéir... Toi, de ton côté, tu pourrais aussi monter un petit entresort, alors ce serait le luxe, la richesse... Dis, on se marierait tous deux... légitimement... On pourrait coucher dans une caravane à nous, au lieu d'être obligé de se cacher dans un hôtel meublé...
Mais Fatma haussait les épaules.
-C'était stupide tout simplement!... Qu'est-ce que c'était que cette existence de pot-au-feu!... Ah! non par exemple... D'ailleurs, il y a pas besoin de curé pour s'aimer... C'était bien plus drôle de mener la vie libre...
Et elle lui contait les mille petits événements de sa vie de femme d'entresort, les recherches et les poursuites dont elle était l'objet de la part des clients qui affluaient à chaque séance.
Elle lui lisait des déclarations écrites qu'elle recevait et discutait avec lui la suite qu'il convenait de donner aux propositions qui étaient faites.
Elle en était arrivée à lui faire considérer comme une des obligations inhérentes à son état et d'où dépendait le succès, la complaisance qu'il fallait montrer aux amateurs.
—Tu comprends, disait-elle, si je n'étais pas gentille, ils ne reviendraient plus et il faut qu'ils reviennent. Sans cela la mère Tabary y trouverait un cheveu... Il y a que grâce à eux que je peux faire des économies... pour nous!