Il fallait en finir avec ce martyre qu'elle endurait depuis des semaines et qui menaçait de s'éterniser. Dût-elle se perdre, elle parlerait!
Et dès le lendemain, elle mit son projet à exécution.
Justement Tabary, à table, ayant trouvé moyen de lui reprocher pour la centième fois l'obstination qu'elle mettait à ne pas vouloir «travailler», elle se leva et toute frémissante de colère.
—Je te défends, cria-t-elle, de continuer. A la fin, j'en ai assez de vos rebuffades et de vos vexations... Je ne suis plus une gamine, j'ai quinze ans et je connais mes droits... Bien que la faiblesse de mon père vous ait fait désigner pour mes tuteurs et que vous en abusiez... je ne vous laisserai pas plus longtemps prendre sur moi un empire tel qu'il semblerait, à vous voir faire, que vous êtes désormais les seuls maîtres de la maison...
Jean Tabary, stupéfait de cette sortie à laquelle il était loin de s'attendre, resta une minute silencieux, puis après avoir échangé avec sa mère un regard narquois:
—Qu'est-ce qui t'a monté le cou? demanda-t-il à Zézette. Je n'ai jamais dit que tu n'étais rien dans la maison, mais jusqu'à ta majorité, c'est moi seul qui suis juge de ce qu'il y a lieu de faire pour la bonne administration de l'établissement... Tu n'auras le droit de me faire des reproches que le jour où je te rendrai des comptes... Quand tu auras vingt et un ans... Si tu veux repasser dans six ans, nous en recauserons... En attendant, je te prie de ne pas recommencer ta plaisanterie de tout à l'heure... Je ne suis pas en train de me laisser faire la leçon par une gamine...
—Et moi... je ne suis pas en train, répliqua Zézette, de me laisser tourmenter et menacer par vous... Ah! je sais bien ce que vous voudriez tous les deux... Je vous gêne, pardieu!... et si je n'étais pas là!... Mais je vous connais trop bien et je saurai me défendre... toute jeune que je suis... C'est pourquoi, je veux, entendez-vous, j'exige que vous me laissiez libre... indépendante...
Cette fois, ce fut Louise Tabary qui prit la parole.
Elle se leva et marcha vers la jeune fille, la lèvre plissée, le regard dur.
—Ma fille, dit-elle, je t'ai laissée dire ce que tu as voulu... par respect pour la mémoire de mon pauvre Chausserouge... Mais si tu dépasses la mesure, je te préviens que je saurai t'imposer silence, j'en ai maté de plus malignes que toi!