La situation acquise, l'aisance dans laquelle il n'avait qu'à se laisser vivre le dispensait de compter et puisqu'il travaillait, pensait-il, il était juste aussi qu'il profitât de l'existence.

La vie nomade qu'on mène sur le Voyage est pleine de périls pour un jeune homme; François y succomba.

Tandis que sur la masse des forains, les uns, les sérieux et les économes, n'ont d'autre désir, leur journée finie, que de rentrer chez eux et d'y goûter les joies de la famille, les autres se réunissent dans le cabaret dont ils ont fait choix et où ils se donnent rendez-vous et attendent que l'heure tardive les oblige de regagner leurs caravanes.

Au fond d'une arrière-salle d'estaminet, on boit, on joue et plus d'un voyageur a perdu là souvent le gain de sa journée.

Le soir, quand Chausserouge avait rabattu l'auvent qui fermait l'entrée de la ménagerie, François s'esquivait pour aller retrouver les nombreux amis qu'il s'était faits.

Il aimait le jeu, le vin; ces réunions avaient pour lui un attrait irrésistible.

Ce gros garçon si fort, si insoucieux du danger, si audacieux, était un faible.

Il s'était laissé entraîner une première fois par Jean Tabary, le fils du directeur d'un Concert Tunisien; peu à peu il avait laissé prendre sur lui par son compagnon de plaisir un ascendant contre lequel il n'avait pu réagir.

Le père Chausserouge, plein d'indulgence, n'avait d'abord vu dans ces escapades qu'un passe-temps, qu'après tout son fils avait bien le droit de prendre, puis quand il avait compris quelle influence fâcheuse pouvait avoir sur l'avenir de François cette habitude de «godaille», il s'était gendarmé, mais en vain.

Le pli était formé, et Jean Tabary était là pour contrebalancer son autorité.