Cependant, voici un passage qui peut servir comme spécimen de sa valeur narrative.
C'est la description de la visite faite par Thiodolf au Soleil des Bois.
La lumière de la lune s'épandait à grands flots sur le gazon découvert, et la rosée tombait, en cette heure la plus froide de la nuit, et la terre exhalait un doux parfum: toute la demeure était alors endormie. En aucun des bruits ne se reconnaissait le bruit d'une créature, si ce n'est que de la prairie lointaine arrivait le mugissement d'une vache qui avait perdu son veau, et qu'une chouette blanche voletait près des rebords du toit, jetant son cri sauvage, pareil à la raillerie d'un éclat de rire maintenant silencieux.
Thiodolf se dirigea vers le bois et marcha sans s'arrêter à travers les noisetiers clairsemés, passa de là dans la masse dense des bouleaux, dont le tronc se dressait lisse et argenté, haut, compacte. En allant ainsi, il avait l'air de quelqu'un qui suit un sentier familier, bien qu'aucun sentier ne fût marqué, jusqu'à ce que la lumière lunaire fût entièrement éteinte par le toit serré du feuillage; et cependant aucun homme n'était capable d'aller par là malgré l'obscurité, sans s'apercevoir qu'il avait au-dessus de lui une voûte verte.
Il avançait toujours en dépit des ténèbres et vit enfin devant lui une faible lueur, qui devint de plus en plus brillante. Il parvint alors à une petite clairière où reparaissait le gazon, un gazon bien peu épais, parce que bien peu de lumière du soleil y arrivait, tant étaient serrés les hauts arbres des alentours.
Thiodolf ne leva pas un instant les yeux vers le ciel, ni vers les arbres, en parcourant le sol semé de cosses, que formait la pelouse, mais ses yeux regardaient droit devant lui, vers le point qui formait le centre de la pelouse.
Il n'y avait rien d'étonnant à cela, car là, sur un siège de pierre, une femme était assise, d'une extrême beauté, vêtue d'un vêtement scintillant, dont la chevelure s'épandait aussi pâle à la lumière de la lune sur la terre grise que les plaines couvertes d'orge, en une nuit d'août, avant que les faucilles recourbées y passent.
Elle était assise là comme dans l'attente de quelqu'un. Il ne suspendit point sa marche, il ne s'arrêta point, il alla droit à elle, la prit dans ses bras, lui baisa la bouche et les yeux. Elle lui rendit ses caresses. Alors il s'assit à côté d'elle.
Comme exemple de la beauté du vers, nous donnerions ce passage du chant de Soleil des Bois.
Il montre au moins, avec quelle perfection la poésie s'harmonise avec la prose, et combien est naturelle la transition de l'une à l'autre.