C'est seulement à propos de choses qui ne vous intéressent pas que vous pouvez exprimer une opinion vraiment impartiale, et c'est sans doute pour cela qu'une opinion impartiale est toujours dépourvue de valeur.
Mais il ne faut pas que je laisse tourner à l'autobiographie cette courte notice du nouveau livre de M. Pater.
Je me rappelle qu'en Amérique on me dit que quand Margaret Fuller écrivait un essai sur Emerson, les imprimeurs étaient toujours obligés d'envoyer chercher un supplément de Je, et il me paraît opportun de profiter de cet avertissement transatlantique.
Appréciations dans le beau sens latin du mot, tel est le titre donné par M. Pater à son livre, qui est une collection exquise d'essais exquis, d'œuvres d'art délicatement travaillées,—dont quelques-unes sont presque grecs en leur pureté de contour et leur perfection de forme.
D'autres ont un air médiéval en leur étrangeté de couleur, en leur passion communicative, et tous sont absolument modernes dans le sens vrai du terme de modernité.
Car celui qui n'a de présent à l'esprit que le présent ne connaît rien du siècle dans lequel il vit.
Pour bien comprendre le dix-neuvième siècle, il faut bien comprendre chacun des siècles qui l'ont précédé, et qui ont contribué à le faire.
Pour savoir quelque chose sur soi-même, il faut tout savoir sur les autres.
Il faut qu'il n'y ait pas un état d'esprit avec lequel on ne puisse sympathiser, pas un type disparu d'existence auquel on ne puisse rendre la vie.
Les legs de l'hérédité peuvent nous faire modifier nos idées sur la responsabilité morale, mais ils ne peuvent qu'intensifier notre sentiment de la valeur de la critique, car le véritable critique est l'homme qui porte en soi les rêves, et les idées, et les sentiments d'une myriade de générations, celui auquel nulle forme de pensée n'est étrangère, pour lequel aucune impulsion émotionnelle ne manque de clarté.