Le dernier livre de M. Pater[58].
Lorsque j'eus pour la première fois le privilège—que j'estime très haut,—de rencontrer M. Walter Pater, il me dit en souriant: «Pourquoi écrivez-vous toujours des vers? Pourquoi n'écrivez-vous pas en prose? La prose est bien autrement difficile.»
Cela date du temps où j'étais étudiant à Oxford, temps d'ardeur lyrique, où j'écrivais des sonnets travaillés avec soin, temps où l'on aimait la complication exquise et les répétitions musicales de la ballade et de la villanelle, avec l'enchaînement de ses échos amenés de loin, et sa forme curieusement complète, temps où l'on cherchait solennellement en quel état d'esprit il fallait être pour écrire un triolet, temps délicieux, où je suis heureux de dire qu'il y avait bien plus de rime que de raison.
Je puis franchement en convenir aujourd'hui. Je ne saisis pas très bien alors le sens réel des paroles de M. Pater.
Ce ne fut qu'après une étude attentive de ses beaux Essais si suggestifs sur la Renaissance que je compris comment l'art d'écrire en prose anglaise est, ou comment on peut en faire, un art merveilleux, et conscient de lui-même.
L'orageuse rhétorique de Carlyle, l'éloquence ailée et passionnée de Ruskin, m'avaient paru jaillir de l'enthousiasme plutôt que de l'art.
Je crois que j'ignorais alors que les prophètes eux-mêmes corrigent leurs épreuves.
La prose du temps de Jacques I, je la trouvais exubérante; la prose du temps de la Reine Anne me paraissait d'une calvitie terrible, d'une raison irritante. Mais les Essais de M. Pater devinrent pour moi «le livre d'or de l'esprit, du bon sens, Écriture sainte de la Beauté.»
Ils le sont encore pour moi.
Certes, il se peut que j'en parle avec exagération: et même je l'espère car il n'y a pas d'amour sans exagération, et là où l'amour fait défaut, l'intelligence est absente.