On y avait alors une conscience très nette du sens réel des mots.
La poésie antique, en particulier, est pénétrée de ce sentiment, et on peut même dire qu'elle lui doit une bonne partie de son charme et de sa puissance poétique.
Ainsi donc ces vieux mots et ce sens ancien des mots, que nous trouvons dans l'Odyssée de M. Morris, peuvent se justifier amplement par des raisons historiques et, chose excellente, au point de vue de l'effet artistique.
Pope s'efforça de mettre Homère dans la langue ordinaire de son temps, mais à quel résultat arriva-t-il? Nous ne le savons que trop.
Pour M. Morris, qui emploie ses archaïsmes avec le tact d'un véritable artiste, et à qui ils semblent venir d'une façon absolue, spontanément, il a réussi, par leur moyen, à donner à sa traduction cet air non pas de singularité, car Homère n'est jamais piquant, mais de romanesque primitif, cette beauté du monde naissant, que, nous autres modernes, nous trouvons si charmants et que les Grecs eux-mêmes sentaient si vivement.
Quant à citer des passages d'un mérite particulier, la traduction de M. Morris n'est point un vêtement fait de haillons cousus ensemble, avec des lambeaux de pourpre, que les critiques prendraient comme spécimens.
La valeur réelle en est dans la justesse, la cohésion absolue du tout, dans l'architecture grandiose du vers rapide et énergique, dans le fait que le but poursuivi est non seulement élevé, mais encore maintenu constamment.
Il est impossible, malgré cela, de résister à la tentation de citer la traduction donnée par M. Morris du fameux passage du vingt-troisième livre, où Odysseus esquive le piège, tendu par Pénélope, que son espérance même du retour certain de son mari rend sceptique, alors qu'il est là, devant elle.
Pour le dire en passant, c'est un exemple de la merveilleuse connaissance psychologique du cœur humain que possédait Homère. On y voit que c'est le songeur lui-même qui est le plus surpris quand son rêve devient réalité.
Ainsi elle dit, pour mettre son mari à l'épreuve, mais Odysseus, peiné en son cœur, parla aussi à sa compagne habile dans l'art d'ouvrer: «O femme, tu dis une parole extrêmement cruelle pour moi! Qui donc aurait changé la place de mon lit: ce serait une tâche bien malaisée pour lui, Car, si adroit qu'il fût, à moins qu'un Dieu même vînt furtivement ici, (et un dieu pourrait, en vérité, le transporter s'il le voulait partout ailleurs sans peine) Mais il n'est aucun homme vivant, si fort qu'il soit en sa jeunesse, qui puisse le porter sans effort ailleurs, car c'est avec un art puissant et merveilleux que ce lit a été construit et façonné, et c'est moi qui l'ai fait, moi seul. Il poussait à l'écart un bosquet d'oliviers, avec un arbre feuillu, au terme de sa croissance qui prospéra et prit à la fin l'épaisseur d'une grosse colonne. Autour de lui, je bâtis ma chambre nuptiale, et j'ai parfait l'ouvrage par une enceinte de pierres exactement ajustées, et je l'ai couvert d'un toit. Et pour lui je me suis taillé des battants de porte, bien assujettis à leur place. Après quoi, j'ébranchai le tronc de l'olivier au large feuillage, puis j'équarris le tronc depuis la racine jusqu'en haut, avec soin et adresse, je le dressai avec l'airain du rabot, et je le nivelai, et lui donnai la forme d'une colonne de lit. Avec la tarière je le perçai. Ayant ainsi commencé, je façonnai le lit même, et l'achevai jusqu'au bout, et je l'ornai partout avec de l'or, avec de l'argent, avec de l'ivoire incrusté, et je tendis sur lui une peau de bœuf, qu'avait embellie la teinture de la pourpre. Tel est le signe que je t'ai montré, et je ne sais point, femme si mon lit est resté stable, ou si, en quelque autre endroit, un homme l'a placé, après avoir abattu par la base le tronc de l'olivier.»