Soyons donc humains et prions l'Art de tourner ailleurs ses admirables yeux. Il l'a déjà fait, du reste. Cette blanche et frissonnante lumière que l'on voit maintenant en France, avec ses étranges granulations mauves et ses mouvantes ombres violettes, est sa dernière fantaisie et la Nature, en somme, la produit d'admirable façon. Là où elle nous donnait des Corot ou des Daubigny, elle nous donne maintenant des Monet exquis et des Pissaro enchanteurs. En vérité, il y a des moments, rares il est vrai, mais qu'on peut cependant observer de temps à autre, où la Nature devient absolument moderne. Il ne faut pas évidemment s'y fier toujours. Le fait est qu'elle se trouve dans une malheureuse position. L'Art crée un effet incomparable et unique et puis il passe à autre chose. La Nature, elle, oubliant que l'imitation peut devenir la forme la plus sincère de l'insulte, se met à répéter cet effet jusqu'à ce que nous en devenions absolument las. Il n'est personne, aujourd'hui, de vraiment cultivé, pour parler de la beauté d'un coucher de soleil. Les couchers de soleil sont tout à fait passés de mode. Ils appartiennent au temps où Turner était le dernier mot de l'art. Les admirer est un signe marquant de provincialisme. D'autre part, ils disparaissent. Hier soir Mrs. Arundel insista pour que j'aille à la fenêtre regarder un ciel de gloire, suivant son expression. Bien entendu, j'obéis. C'est une de ces Philistines absurdement jolies à qui on ne peut rien refuser. Qu'ai-je donc vu? Tout simplement un Turner de second ordre, un Turner d'une mauvaise époque avec tous les défauts du peintre, les pires, exagérés, étonnamment accentués. Je suis d'ailleurs tout prêt à reconnaître que la Vie très souvent, commet la même erreur. Elle produit ses faux Renés et ses Vautrins truqués, tout comme la Nature nous donne un jour un Cuyp douteux et un autre un Rousseau plus que contestable. Cependant la Nature, quand elle fait des choses de ce genre, nous irrite davantage. Elle semble si stupide, si évidente, si inutile. Un pseudo Vautrin peut être délicieux. Un Cuyp douteux est insupportable. Je ne veux cependant pas me montrer trop sévère pour la Nature. J'espère que le Détroit, surtout à Hastings, n'a pas ressemblé trop souvent à un Henry Moore, gris perle avec des feux jaunes, mais aussi quand l'Art sera plus varié, la Nature sans doute sera plus variée, elle aussi. Qu'elle imite l'Art, je ne pense pas que même son pire ennemi puisse le nier. C'est la seule chose qui la garde en contact avec l'homme civilisé. Mais ai-je prouvé ma théorie à votre satisfaction?
Cyrille.—Vous l'avez prouvée, ce qui est mieux, à ma dissatisfaction. Mais en admettant même cet étrange instinct d'imitation dans la Vie et dans la Nature, vous admettrez, j'en suis sûr, que l'Art exprime le caractère de son époque, l'esprit de son temps, les conditions morales et sociales qui l'entourent et sous l'influence desquelles il est produit.
Vivian.—Certes non, l'Art n'exprime jamais que lui-même. C'est le principe de ma nouvelle esthétique et c'est le principe qui, mieux que sa liaison essentielle entre la forme et la substance sur laquelle insiste M. Pater, qui fait de la musique le type de tous les arts. Naturellement, les nations et les individus, avec cette robuste vanité naturelle qui est le secret de l'existence, sont toujours sous l'impression que c'est d'eux que parlent les Muses, cherchant toujours à trouver dans la dignité calme de l'art imaginatif quelque miroir de leurs passions troubles, oubliant toujours que le chantre de la vie n'est pas Apollon, mais Marsyas. Loin de la réalité, et les yeux détournés des ombres de la caverne, l'Art révèle sa propre perfection, et la foule étonnée qui épie l'éclosion de la merveilleuse rose aux multiples pétales, rêve que c'est son histoire à elle que l'on raconte ainsi et que c'est son propre esprit trouvant son expression dans une forme nouvelle. Mais il n'en est pas ainsi. L'art supérieur rejette le fardeau de l'esprit humain, et profite bien plus d'un nouveau procédé ou de matériaux inédits que d'un enthousiasme quelconque pour l'art, ou de quelque haute passion, ou d'un grand éveil de la conscience humaine. Il se développe purement d'après ses propres lignes. Il n'est symbolique d'aucune époque. Ce sont les époques qui sont ses symboles.
Ceux-là même qui tiennent l'art pour représentatif d'un temps, d'un lieu et d'un peuple, ne peuvent s'empêcher d'admettre que plus un art est imitatif, moins il nous représente l'esprit de son époque. Les figures méchantes des empereurs romains nous regardent en ce porphyre sombre et ce jaspe tacheté qu'aimaient à travailler les artistes réalistes du temps et l'idée nous vient qu'en ces lèvres cruelles et ces mâchoires puissantes et sensuelles nous pouvons découvrir le secret de la ruine de l'Empire. Mais non. Les vices de Tibère ne pouvaient détruire cette civilisation suprême, pas plus que ne pouvaient la sauver les vertus des Antonins. Sa chute eut d'autres causes, moins intéressantes. Les sybilles et les prophètes de la Sixtine peuvent en vérité servir à interpréter pour quelques-uns cette nativité nouvelle de l'esprit émancipé que nous nommons la Renaissance. Mais que peuvent nous dire sur la grande âme de la Hollande les rustres ivrognes et les paysans querelleurs des artistes de ce pays. Plus un art est abstrait, plus il est idéal, plus il nous révèle le caractère de son époque. Si nous voulons comprendre une nation d'après son art, étudions son architecture ou sa musique.
Cyrille.—Je suis pleinement d'accord avec vous. L'esprit d'une époque peut trouver sa meilleure expression dans les arts abstraits, idéals, car l'esprit lui-même est idéal et abstrait. Mais pour l'aspect visible d'une époque, pour son air, comme on dit, nous devons naturellement nous adresser aux arts d'imitation.
Vivian.—Je ne le crois pas. Après tout, ce que les arts imitatifs nous donnent en réalité, c'est simplement les divers styles d'artistes spéciaux ou de certaines écoles d'artistes. Vraiment, vous ne vous imaginez pas que les gens du Moyen Age avaient quelque ressemblance avec les figures reproduites sur les vitraux, dans la pierre ou le bois sculpté, sur les métaux travaillés ou les tapisseries, ou les manuscrits enluminés du temps. C'était, il est probable, des gens d'aspect très ordinaire, sans rien de grotesque, de remarquable ou de fantastique. Le Moyen Age, tel que nous le connaissons en art, est simplement une forme déterminée de style et il n'y a aucune raison pour qu'un artiste possédant ce style ne le reproduise pas au xixe siècle. Nul grand artiste ne voit les choses telles qu'elles sont en réalité. S'il les voyait ainsi, il cesserait d'être un artiste. Prenons un exemple de nos jours. Je crois que vous aimez les japonaiseries. Mais vous imaginez-vous vraiment que les Japonais, tels que leur art vous les représente, aient jamais existé? Si vous le croyez, vous n'avez jamais rien compris de l'art japonais. Les Japonais sont la création réfléchie et consciente de certains artistes. Mettez une peinture d'Hokusaï ou d'Hokkeï ou de l'un des grands peintres de ce pays devant un Japonais ou une Japonaise et vous verrez s'il y a le plus léger trait de ressemblance. Les gens qui vivent au Japon ne diffèrent pas des Anglais en général; c'est-à-dire qu'ils sont d'une banalité extrême et n'ont rien de curieux ou d'extraordinaire. En somme, le Japon tout entier est une invention pure. Il n'existe pas de pays semblable, ni de telles gens. Récemment, un de nos plus charmants peintres se rendit au pays des chrysanthèmes dans l'espoir insensé d'y voir des Japonais. Tout ce qu'il vit et eut l'occasion de peindre ce fut quelques lanternes et des éventails. 11 fut tout à fait incapable de découvrir les habitants; sa délicieuse exposition à la galerie Dowdeswell ne le montre que trop bien.
Il ne savait pas que les Japonais sont, comme je l'ai dit, simplement un mode de style, une exquise fantaisie d'art. Donc, si vous désirez voir un effet japonais, ne vous rendez pas en touriste à Tokio. Restez chez vous, au contraire, et plongez-vous dans l'œuvre de certains artistes japonais, et alors, quand vous vous serez pénétré de l'esprit de leur style et que vous aurez saisi leur mode imaginatif de vision, allez quelque après-midi vous asseoir dans le «Park» ou flâner dans Piccadilly et si vous n'y voyez pas un effet absolument japonais, vous n'en verrez nulle part. Ou bien, pour retourner au passé, prenez un autre exemple: les anciens Grecs. Pensez-vous que l'art grec nous ait jamais dit ce qu'étaient les habitants de la Grèce? Croyez-vous que les femmes athéniennes ressemblaient aux majestueuses figures des frises du Parthénon ou à ces merveilleuses déesses assises aux frontons triangulaires de cet édifice? Si vous en jugez d'après l'art, cette ressemblance fut réelle. Mais lisez un auteur faisant autorité, Aristophane, par exemple. Vous trouverez que les dames d'Athènes se laçaient étroitement, portaient des chaussures à hauts talons, teignaient leurs cheveux en jaune, se fardaient et mettaient du rouge, exactement comme une fashionable imbécile ou une femme légère de nos jours. La vérité, c'est que la vision rétrospective des siècles passés nous est donnée toute par l'art, et, très heureusement, l'art ne nous a jamais dit la vérité.
Cyrille.—Mais les portraits modernes par les peintres anglais, qu'en dites-vous? Ils ressemblent sans aucun doute à ceux qu'ils veulent représenter?