Vivian.—Oui, tout à fait. Ils ressemblent tellement aux modèles que dans cent ans personne ne croira plus à l'existence de ceux-ci. Les seuls portraits auxquels on croit sont ceux où il y a peu du modèle et beaucoup de l'artiste. Les dessins faits par Holbein d'hommes et de femmes de son temps nous donnent le sentiment de leur absolue réalité. Mais c'est simplement parce que Holbein força la Vie à accepter ses conditions, à se contenir dans les limites qu'il lui fixa, à reproduire son type et à paraître ce qu'il voulait qu'elle parût. C'est le style qui nous fait croire en quelque chose, rien que le style. La plupart de nos portraitistes modernes sont voués à l'oubli absolu. Ils ne peignent que ce qu'ils voient. Ils peignent ce que voit le public et le public ne voit jamais rien.
Cyrille.—Eh bien, après cela, j'aimerais entendre la fin de votre article.
Vivian.—Avec plaisir. Fera-t-il du bien, je ne saurais le dire. Notre siècle est certainement le plus borné et le plus prosaïque qui fut jamais. Voyez, le Sommeil lui-même nous trompe; il a fermé les portes d'ivoire et ouvert celles de corne. Les rêves des nombreuses classes moyennes de ce pays, tels qu'ils sont racontés dans les deux gros volumes écrits sur ce sujet par M. Myers et dans les «Transactions of the Physical Society», sont ce que j'ai jamais lu de plus déprimant. Il n'y a pas même un beau cauchemar. C'est banal, sordide et ennuyeux. Quant à l'Eglise, je ne puis concevoir un meilleur élément de culture pour un pays que la présence d'un corps d'hommes dont le devoir est de posséder la foi au surnaturel, d'accomplir des miracles quotidiens, et de garder vivante cette faculté de création mythique si essentielle pour l'imagination. Or, dans l'Eglise d'Angleterre, un homme réussit, non par la foi, mais par l'incroyance. Notre Eglise est la seule où le sceptique est à l'autel et où saint Thomas est tenu pour l'idéal de l'apôtre. Plus d'un digne pasteur dont la vie s'écoule en d'admirables labeurs de tendre charité, vit dans l'ombre et meurt inconnu, mais il suffit à quelque étudiant, sorti de l'une ou l'autre de nos Universités, d'esprit léger et sans éducation, de monter en chaire et d'exprimer des doutes sur l'arche de Noé, l'âne de Balaam ou Jonas et la baleine, pour que la moitié de Londres vienne en foule l'écouter et s'asseoir bouche béante d'admiration pour sa superbe intelligence. Il faut beaucoup regretter le développement du sens commun dans l'Eglise d'Angleterre. C'est en réalité une concession dégradante à une forme impérieuse de réalisme. Et c'est stupide aussi. La cause en est une entière ignorance de la psychologie. L'homme peut croire à l'impossible, il ne peut jamais croire à l'improbable. Mais il me faut lire la fin de mon article:
«Ce que nous avons à faire, ce qu'il est, en tout cas, de notre devoir de faire, c'est de ressusciter cet art ancien du Mensonge. Les amateurs, dans le cercle domestique, aux lunchs littéraires, aux thés d'après-midi seront à même de faire beaucoup pour l'éducation du public. Mais ce n'est là que le côté léger et gracieux du mensonge, tel qu'on l'entendait sans doute aux dîners de Crète. Il y a bien d'autres formes. Mentir dans le but de se procurer quelque avantage personnel immédiat, par exemple mentir dans un but moral, comme on dit, bien que plutôt déprécié par la suite fut extrêmement populaire dans le monde antique. Athena rit en écoutant Odysseus lui dire «ses mots de plaisanterie sournoise», suivant l'expression de M. William Morris; la gloire du mensonge illumine le front pâle du héros sans tache de la tragédie d'Euripide et met au rang des plus nobles femmes du passé la jeune épouse de l'une des odes d'Horace les plus exquises. Plus tard, ce qui d'abord n'avait été qu'un instinct naturel s'éleva jusqu'à devenir une science raisonnée. Des règles minutieuses furent établies pour guider l'humanité et une importante école de littérature se groupa pour l'étude de ce sujet. Vraiment, quand on se rappelle l'excellent traité philosophique de Sanchez sur toute la question, on ne peut se défendre du regret que personne n'ait jamais pensé à publier une édition résumée et bon marché des œuvres de ce grand casuiste. Un petit bréviaire ayant pour titre: «Quand et comment doit-on mentir», édité sous une forme attrayante, et pas trop coûteux, serait sans doute de très grande vente et rendrait un vrai service pratique à bien des gens sérieux et de pensée profonde. Mentir dans le but de faire progresser la jeunesse, ce qui est la base de l'éducation familiale, est un art qui végète encore, et ses avantages sont mis en lumière de si admirable façon dans les premiers livres de la République de Platon qu'il est superflu de s'y attarder. C'est un mode de mensonge pour lequel toutes les bonnes mères ont des capacités spéciales, mais il est susceptible d'être développé bien davantage et il est triste que le «School Board» l'ait tenu pour méprisable. Mentir pour un salaire mensuel est une chose bien connue dans Fleet-Street et la profession de leader politique n'est pas sans avantages. Mais on donne cet emploi comme étant un peu morne et certes il ne mène guère au delà d'une sorte d'obscurité de parade. La seule forme du mensonge qui soit absolument au-dessus du reproche, c'est le Mensonge pour lui-même, et le plus haut développement qu'elle puisse atteindre, nous l'avons indiqué déjà, c'est le Mensonge en Art. De même que ceux qui n'aiment pas Platon plus que la Vérité ne peuvent franchir le seuil d'Académus, ceux qui n'aiment pas la Beauté plus que la Vérité ne connaissent pas le tabernacle secret de l'Art. Le solide et lourd intellect Britannique gît dans le désert de sable comme le Sphinx du conte merveilleux de Flaubert et la fantaisie, la Chimère, danse autour de lui et l'appelle de sa voix menteuse au son de flûte. Il ne peut maintenant l'entendre, mais quelque jour, cela est sûr, quand nous serons tous fatigués à mourir de la banalité de la fiction moderne, il l'entendra et tentera de lui emprunter ses ailes.
Et quand poindra ce jour ou que rougeoira ce couchant, quelle joie sera la nôtre! Les faits seront méprisés, on verra la Vérité pleurer sur ses entraves et le Roman merveilleux revisitera la terre. L'aspect du monde, même, changera pour l'étonnement de nos regards. Behemoth et Leviathan surgiront de la mer et nageront autour des galères à haute poupe, comme sur les cartes délicieuses de ces temps où les livres de géographie pouvaient se lire. Les dragons parcourront les déserts et le phénix, hors de son nid de flamme, ira planer dans l'air. Nous poserons nos mains sur le basilic et verrons la pierre précieuse cachée dans la tête du crapaud. Mâchant son avoine d'or, l'Hippogriffe sera notre docile monture et l'Oiseau bleu planera sur nos têtes, chantant les choses impossibles et belles, les choses adorables et qui n'arrivent jamais, les choses qui ne sont pas et qui devraient être. Mais avant que ceci ne vienne, il nous faut cultiver l'art perdu du mensonge.»
Cyrille.—Alors, il faut le cultiver de suite. Mais pour éviter toute erreur, dites-moi, je vous prie, en peu de mots, les doctrines de l'esthétique nouvelle.
Vivian.—Les voici donc, brièvement. L'Art n'exprime jamais que lui. Il a une vie indépendante, comme la pensée, et se développe purement dans un sens qui lui est propre. Il n'est pas nécessairement réaliste dans un siècle de réalisme, ni spirituel dans un âge de foi. Bien loin d'être la création de son temps, il est d'ordinaire en opposition directe avec lui, et la seule histoire qu'il nous conserve est celle de la marche qu'il a suivi. Parfois, il revient sur ses pas et ressuscite quelque forme antique, ainsi qu'il advint dans le mouvement archaïstique du dernier art grec et dans le préraphaélisme de nos jours. D'autres fois, il devance absolument son époque et l'œuvre qu'il produit exige qu'un autre siècle encore se passe pour qu'elle soit comprise, appréciée et goûtée. Dans aucun cas, il ne représente son temps. Passer de l'art d'une époque à l'époque elle-même est la grande erreur de tous les historiens.
La seconde doctrine est celle-ci. Tout art mauvais vient d'un retour à la Vie et à la Nature et de leur élévation au titre d'idéal. La Vie et la Nature peuvent être quelquefois utilisé comme faisant partie des matériaux de l'Art, mais pour qu'elles rendent à celui-ci quelque service, il faut les traduire tout d'abord en conventions artistiques. Quand l'Art abandonne son procédé imaginatif, il abandonne tout.
Le Réalisme, comme méthode, est un complet insuccès et les deux choses que doit éviter tout artiste sont la modernité de la forme et la modernité du sujet. Pour nous, qui vivons au dix-neuvième siècle, n'importe quel siècle peut offrir un sujet convenable pour l'art, excepté le nôtre. Les seules choses qui soient belles sont celles qui ne nous concernent pas. C'est, pour avoir le plaisir de me citer moi-même, justement parce que Hécube ne nous est rien, que ses douleurs sont un motif excellemment tragique. D'ailleurs, ce n'est que le moderne qui devient démodé. M. Zola s'asseoit pour nous donner un tableau du second Empire. Qui se soucie maintenant du second Empire? Cela est suranné. La Vie va plus vite que le Réalisme, mais le Romantisme précède toujours la Vie.
La troisième doctrine est que la Vie imite l'Art beaucoup plus que l'Art n'imite la Vie. Cela vient non seulement de l'instinct imitateur de la Vie, mais du fait que le but raisonné de la vie est de trouver expression et que l'Art lui offre certaines formes de beauté pour la réalisation de cette énergie. C'est une théorie qu'on n'a jamais émise, mais elle est extrêmement féconde et jette une lumière tout à fait nouvelle sur l'histoire de l'Art.