Il entra tranquillement, fermant la porte derrière lui, comme il avait accoutumé de le faire, et tira le rideau de pourpre qui cachait le portrait....
Un cri d'horreur et d'indignation lui échappa.... Il n'apercevait aucun changement, sinon qu'une lueur de ruse était dans les yeux, et que la ride torve de l'hypocrisie s'était ajoutée à la bouche...!
La chose était encore plus abominable—plus abominable, s'il était possible, qu'avant; la tache écarlate qui couvrait la main paraissait plus éclatante; le sang nouvellement versé s'y voyait....
Alors, il trembla.... Etait-ce simplement la vanité qui avait provoqué son bon mouvement de tout à l'heure, ou le désir d'une nouvelle sensation, comme le lui avait suggéré lord Henry, avec un rire moqueur? Oui, ce besoin de jouer un rôle qui nous fait faire des choses plus belles que nous-mêmes? Ou peut-être, tout ceci ensemble?...
Pourquoi la tache rouge était-elle plus large qu'autrefois! Elle semblait s'être élargie comme la plaie d'une horrible maladie sur les doigts ridés!... Il y avait du sang sur les pieds du portrait comme si le sang avait dégoutté sur eux! Même il y avait du sang sur la main qui n'avait pas tenu le couteau!...
Confesser son crime? Savait-il ce que cela voulait dire, se confesser? C'était se livrer, et se livrer lui-même à la mort! Il se mit à rire.... Cette idée était monstrueuse.... D'ailleurs, s'il se confessait, qui le croirait? Il n'existait nulle trace de l'homme assassiné; tout ce qui lui avait appartenu était détruit; lui-même l'avait brûlé.... Le monde dirait simplement qu'il devenait fou.... On l'enfermerait s'il persistait dans son histoire.... Cependant son devoir était de se confesser, de souffrir la honte devant tous, et de faire une expiation publique.... Il y avait un Dieu qui forçait les hommes à dire leurs péchés sur cette terre aussi bien que dans le ciel. Quoi qu'il fit, rien ne pourrait le purifier jusqu'à ce qu'il eût avoué son crime....
Son crime!... Il haussa les épaules. La vie de Basil Hallward lut importait peu; il pensait à Hetty Merton.... Car c'était un miroir injuste, ce miroir de son âme qu'il contemplait.... Vanité? Curiosité? Hypocrisie? N'y avait-il rien eu d'autre dans son renoncement? Il y avait lu quelque chose de plus. Il le pensait au moins. Mais qui pouvait le dire? Non, il n'y avait rien de plus.... Par vanité, il l'avait épargnée; par hypocrisie, il avait porté le masque de la bonté; par curiosité, il avait essayé du renoncement.... Il le reconnaissait maintenant.
Mais ce meurtre le poursuivrait-il toute sa vie? Serait-il toujours écrasé par son passé? Devait-il se confesser?... Jamais!... Il n'y avait qu'une preuve à relever contre lui. Cette preuve, c'était le portrait!... Il e détruirait! Pourquoi l'avait-il gardé tant d'années?... Il s'était donné le plaisir de surveiller son changement et sa vieillesse. Depuis bien longtemps, il n'avait ressenti ce plaisir.... Il le tenait éveillé la nuit.... Quand il partait de chez lui, il était rempli de la terreur que d'autres yeux que les siens puissent le voir. Il avait apporté une tristesse mélancolique sur ses passions. Sa simple souvenance lui avait gâté bien des moments de joie. Il lut avait été comme une conscience. Oui, il avait été la Conscience.... Il le détruirait!...
Il regarda autour de lui, et aperçut le poignard avec lequel il avait frappé Basil Hallward. Il l'avait nettoyé bien des fois, jusqu'à ce qu'il ne fut plus taché. Il brillait.... Comme il avait tué le peintre, il tuerait l'oeuvre du peintre, et tout ce qu'elle signifiait.... Il tuerait le passé, et quand ce passé serait mort, il serait libre!... Il tuerait le monstrueux portrait de son âme, et privé de ses hideux avertissements, il recouvrerait la paix. Il saisit le couteau, et en frappa le tableau!...