—Je suis resté parce que vous me l'avez demandé, riposta lord Henry.

—Harry, je ne veux pas me quereller maintenant avec mes deux meilleurs amis, mais par votre faute à tous les deux, vous me faites détester ce que j'ai jamais fait de mieux et je vais l'anéantir. Qu'est-ce après tout qu'une toile et des couleurs? Je ne veux point que ceci puisse abîmer nos trois vies.

Dorian Gray leva sa tête dorée de l'amas des coussins et, sa face pâle baignée de larmes, il regarda le peintre marchant vers une table située sous les grands rideaux de la fenêtre. Qu'allait-il faire? Ses doigts, parmi le fouillis des tubes d'étain et des pinceaux secs, cherchaient quelque chose.... Cette lame mince d'acier flexible, le couteau à palette.... Il l'avait trouvée! Il allait anéantir la toile....

Suffoquant de sanglots, le jeune homme bondit du divan, et se précipitant vers Hallward, arracha le couteau de sa main, et le lança à l'autre bout de l'atelier.

—Basil, je vous en prie!... Ce serait un meurtre!

—Je suis charmé de vous voir apprécier enfin mon oeuvre, dit le peintre froidement, en reprenant son calme. Je n'aurais jamais attendu cela de vous....

—L'apprécier?... Je l'adore, Basil. Je sens que c'est un peu de moi-même.

—Alors bien! Aussitôt que «vous» serez sec, «vous» serez verni, encadré, et expédié chez «vous». Alors, vous ferez ce que vous jugerez bon de «vous-même».

Il traversa la chambre et sonna pour le thé.

—Vous voulez du thé, Dorian? Et vous aussi, Harry? ou bien présentez-vous quelque objection à ces plaisirs simples.