—Comme vous êtes méchant! Elle est toutes les grandes héroïnes du monde en une seule personne. Elle est plus qu'une individualité. Vous riez, je vous ai dit qu'elle avait du génie. Je l'aime; il faut que je me fasse aimer d'elle. Vous qui connaissez tous les secrets de la vie, dites-moi comment faire pour que Sibyl Vane m'aime! Je veux rendre Roméo jaloux! Je veux que tous les amants de jadis nous entendent rire et en deviennent tristes! Je veux qu'un souffle de notre passion ranime leurs cendres, les réveille dans leur peine! Mon Dieu! Harry, comme je l'adore!

Il allait et venait dans la pièce en marchant; des taches rouges de fièvre enflammaient ses joues. Il était terriblement surexcité.

Lord Henry le regardait avec un subtil sentiment du plaisir. Comme il était différent, maintenant, du jeune garçon timide, apeuré, qu'il avait rencontré dans l'atelier de Basil Hallward. Son naturel s'était développé comme une fleur, épanoui en ombelles d'écarlate. Son âme était sortie, de sa retraite cachée, et le désir l'avait rencontrée.

—Et que vous proposez-vous de faire, dit lord Henry, enfin.

—Je voudrais que vous et Basil veniez avec moi la voir jouer un de ces soirs. Je n'ai pas le plus léger doute du résultat. Vous reconnaîtrez certainement son talent. Alors nous la retirerons des mains du juif. Elle est engagée avec lui pour trois ans, au moins pour deux ans et huit mois à présent. J'aurai quelque chose a payer, sans doute. Quand cela sera fait, je prendrai un théâtre du West-End et je la produirai convenablement. Elle rendra le monde aussi fou que moi.

—Cela serait impossible, mon cher enfant.

—Oui, elle le fera. Elle n'a pas que du talent, que l'instinct consommé de l'art, elle a aussi une vraie personnalité et vous m'avez dit souvent que c'étaient les personnalités et non les talents qui remuaient leur époque.

—Bien, quand irons-nous?

—Voyons, nous sommes mardi aujourd'hui. Demain! Elle joue Juliette demain.

—Très bien, au Bristol à huit heures. J'amènerai Basil.