Oui, l'adolescent était précoce. Il moissonnait au printemps. La poussée de la passion et de la jeunesse était en lui, mais il devenait peu à peu conscient de lui-même. C'était une joie de l'observer. Avec sa belle figure et sa belle âme, il devait faire rêver. Pourquoi s'inquiéter de la façon dont cela finirait, ou si cela, même devait avoir une fin!... Il était comme une de ses gracieuses figures d'un spectacle, dont les joies nous sont étrangères, mais dont les chagrins nous éveillent au sentiment de la beauté, et dont les blessures sont comme des roses rouges.
L'âme et le corps, le corps et l'âme, quels mystères! Il y a de l'animalité dans l'âme, et le corps a ses moments de spiritualité. Les sens peuvent s'affiner et l'intelligence se dégrader. Qui pourrait dire où cessent les impulsions de la chair et où commencent les suggestions psychiques.
Combien sont bornées les arbitraires définitions des psychologues! Et quelle difficulté de décider entre les prétentions des diverses écoles! L'âme était-elle une ombre recluse dans la maison du péché! Ou bien le corps ne faisait-il réellement qu'un avec l'âme, comme le pensait Giordano Bruno. La séparation de l'esprit et de la matière était un mystère et c'était un mystère aussi que l'union de la matière et de l'esprit.
Il se demandait comment nous tentions de faire de la psychologie une science si absolue qu'elle pût nous révéler les moindres ressorts de la vie.... A la vérité, nous nous trompons constamment nous-mêmes et nous comprenons rarement les autres. L'expérience n'a pas de valeur éthique. C'est seulement le nom que les hommes donnent à leurs erreurs. Les moralistes l'ont regardée d'ordinaire comme une manière d'avertissement, ont réclamé pour elle une efficacité éthique dans la formation des caractères, l'ont vantée comme quelque chose qui nous apprenait ce qu'il fallait suivre, et nous montrait ce que nous devions éviter. Mais il n'y a aucun pouvoir actif dans l'expérience. Elle est aussi peu de chose comme mobile que la conscience elle-même. Tout ce qui est vraiment démontré, c'est que notre avenir pourra être ce que fut notre passé et que le péché où nous sommes tombés une fois avec dégoût, nous le commettrons encore bien des fois, et avec plaisir.
Il demeurait évident pour lui que la méthode expérimentale était la seule par laquelle on put arriver à quelque analyse scientifique des passions; et Dorian Gray était certainement un sujet fait pour lui et qui semblait promettre de riches et fructueux résultats. Sa passion soudaine pour Sibyl Vane n'était pas un phénomène psychologique de mince intérêt. Sans doute la curiosité y entrait pour une grande part, la curiosité et le désir d'acquérir une nouvelle expérience; cependant ce n'était pas une passion simple mais plutôt une complexe. Ce qu'elle contenait de pur instinct sensuel de puberté avait été transformé par le travail de l'imagination, et changé en quelque chose qui semblait à l'adolescent étranger aux sens et n'en était pour cela que plus dangereux. Les passions sur l'origine desquelles nous nous trompons, nous tyrannisent plus fortement que toutes les autres. Nos plus faibles mobiles sont ceux de la nature desquels nous sommes conscients. Il arrive souvent que lorsque nous pensons faire une expérience sur les autres nous en faisons une sur nous-mêmes.
Pendant que Lord Henry, assis, rêvait sur ces choses, on frappa à la porte et son domestique entra et lui rappela qu'il était temps de s'habiller pour dîner. Il se leva et jeta un coup d'oeil dans la rue. Le soleil couchant enflammait de pourpre et d'or les fenêtres hautes des maisons d'en face. Les carreaux étincelaient comme des plaques de métal ardent. Au-dessus, le ciel semblait une rose fanée. Il pensa à la vitalité impétueuse de son jeune ami et se demanda comment tout cela finirait.
Lorsqu'il rentra chez lui, vers minuit et demie, il trouva un télégramme sur sa table. Il l'ouvrit et s'aperçut qu'il était de Dorian Gray. Il lui faisait savoir qu'il avait promis le mariage à Sibyl Vane.
V
—Mère, mère, que je suis contente! soupirait la jeune fille, ensevelissant sa figure dans le tablier de la vieille femme aux traits fatigués et flétris qui, le dos tourné à la claire lumière des fenêtres, était assise dans l'unique fauteuil du petit salon pauvre. «Je suis si contente! répétait-elle, il faut que vous soyez contente aussi!