Ainsi donc, l'homme qui voudrait imiter l'existence du Christ, c'est l'homme qui veut être parfaitement, exclusivement lui-même. Ce peut être un grand poète, un grand savant, un jeune étudiant de l'Université; ce peut être un pâtre qui garde les moutons sur la lande; ou bien un faiseur de drames, comme Shakespeare, ou un homme qui sonde la nature divine, comme Spinosa; ou bien un enfant qui joue dans un jardin, ou un pêcheur qui jette ses filets dans la mer. Il importe peu qu'il soit ceci, ou cela, du moment qu'il réalise la perfection de l'âme qui est en lui.
Toute imitation en morale et dans la vie est mauvaise.
À l'heure actuelle, il y a dans les rues de Jérusalem un fou qui les parcourt péniblement, et porte sur les épaules une croix de bois. Il est le symbole des existences que déforme l'imitation.
Le Père Damien agissait comme le Christ, quand il partit pour aller vivre avec les lépreux, parce qu'en assumant cette tâche, il réalisait entièrement ce qui était le meilleur en lui, mais il n'était pas plus semblable au Christ que Richard Wagner, exprimant son Âme par la musique; que Shelley, exprimant son âme par les vers. Il n'y a pas qu'un type pour l'homme.
Le nombre des perfections égale le nombre des hommes imparfaits. Et si un homme peut céder aux exigences de la charité tout en restant libre, les exigences de l'uniformité ne sauraient se réaliser qu'à la condition d'anéantir toute liberté.
L'individualisme est donc le but que nous atteindrons en passant par le Socialisme. Une conséquence naturelle, c'est que l'État doit renoncer à toute idée de gouvernement. Il doit y renoncer parce que, s'il est possible de concevoir l'homme laissé à lui- même, il n'est pas possible de concevoir un gouvernement pour l'espèce humaine, ainsi que l'a dit un sage avant le Christ.
Tous les systèmes de gouvernement sont des avortements.
Le despotisme est injuste envers tous, envers le despote lui-même, qui probablement était destiné à faire mieux que cela.
Les oligarchies sont injustes envers la majorité, et les ochlocraties le sont envers la minorité.
On avait jadis fondé de grandes espérances sur la démocratie, mais le mot de démocratie signifie simplement que le peuple régit le peuple à coups de triques dans l'intérêt du peuple.