Or, l'Art ne doit jamais chercher à être populaire. C'est au public lui-même à tâcher de se rendre artistique.
C'est là une différence très profonde.
Dites à un homme de science que les résultats de ses expériences, les conclusions auxquelles il est arrivé doivent être de nature à ne point bouleverser les notions que possède le public sur le sujet, de nature à ne point déranger les préjugés populaires, ne point froisser la sensibilité de gens qui n'entendent rien à la science, - dites à un philosophe qu'il a le droit absolu de porter ses spéculations dans les plus hautes sphères de la pensée, mais qu'il doit arriver aux mêmes conclusions qu'admettent ceux qui n'ont jamais promené leur pensée dans aucune sphère, - certes l'homme de sciences et le savant modernes seraient considérablement amusés.
Et cependant, il n'y a réellement que bien peu d'années, philosophie et science étaient également sujettes à subir le brutal contrôle du public, à subir en fait l'autorité, l'autorité fondée soit sur l'ignorance générale qui régnait dans la société, soit sur la terreur et l'avidité de pouvoir de la classe ecclésiastique ou gouvernementale.
Certes, nous avons repoussé avec un assez grand succès toute tentative faite par la société, par l'Église ou par le gouvernement pour pénétrer dans le domaine de l'individualisme qui poursuit la pensée abstraite, mais il reste encore quelques traces de cette tendance à envahir l'individualisme dans l'art de l'imagination.
Même, il en reste plus que des traces; elle est agressive, offensive, abrutissante.
En Angleterre, les arts qui ont le mieux réussi à s'y soustraire, ce sont les arts auxquels le public ne prend aucun intérêt.
La poésie est un exemple qui me permettra de me faire comprendre.
Si nous avons été en mesure d'avoir en Angleterre de belle poésie, c'est parce que le public n'en lit point, et par conséquent, ne saurait exercer d'influence sur elle.
Le public se plaît à insulter les poètes parce qu'ils sont individuels, mais quand il les a insultés, il les laisse tranquilles.