Son seul nom exerçait sur moi une vraie fascination. Willie Hughes! Willie Hughes! Comme il avait un son de musique! Oui, quel autre que lui pouvait être «le maître et la maîtresse de la passion» de Shakespeare[12], le «seigneur de son amour à qui il a été lié en vasselage» [13], le délicat favori du plaisir[14], la «rose de tout l'univers»[15], le «héraut du printemps»[16] «paré de la superbe livrée de la jeunesse»[17], le «ravissant garçon qui est une douce musique pour son auditeur»[18] et dont «la beauté était le vrai vêtement du coeur» de Shakespeare»[19], de même qu'il était la clé de voûte de sa force dramatique.

Combien me paraissait amère maintenant toute la tragédie de sa désertion et de sa honte qu'il rendait «douce et jolie[20]« par la pure magie de sa personne, mais qui n'en était pas moins honte.

Pourtant, si Shakespeare l'a pardonné, pourquoi ne lui pardonnerons-nous pas aussi.

Je ne me souciai pas de chercher à pénétrer le mystère de son péché.

Son abandon du théâtre de Shakespeare était une question différente et je la creusai très avant.

Finalement j'en vins à cette conclusion que Cyril Graham s'était trompé en regardant Chapman comme le dramaturge rival dont il est parlé dans le 80e sonnet.

C'était évidemment Marlowe à qui il était fait allusion[21].

Alors que les _Sonnets _furent écrits, on ne pouvait appliquer à l'oeuvre de Chapman une expression telle que «l'orgueilleuse arrogance de son grand vers», bien qu'on eût pu l'appliquer plus tard au style de ses dernières pièces du temps du roi Jacques.

Non, Marlowe était sans contredit le dramaturge dont Shakespeare parla en ces termes louangeurs et cet _affable fantôme familier qui, la nuit, le comble de ses inspirations, _était le Méphistophélès de son Docteur Faustus.

Sans nul doute, Marlowe fut fasciné par la beauté et la grâce du jeune acteur et l'enleva au théâtre de Blackfriars afin de leur faire jouer le Gaveston de son Édouard II.