Imaginer que le «rythme puissant» du second vers se rapporte au sonnet lui-même, c'est absolument s'abuser sur l'intention de Shakespeare.
Il me parut qu'il était extrêmement clair, d'après le caractère général du sonnet, qu'il était question d'une pièce déterminée et que la pièce n'était autre que Roméo et Juliette,
Ni le marbre, ni les mausolées dorés des princes ne dureront plus longtemps que mon rythme puissant. Vous conserverez plus d'éclat dans ces mesures que sur la dalle non balayée que le temps barbouille de sa lie.
Quand la guerre dévastatrice bouleversera les statues et que les tumultes déracineront l'oeuvre de la maçonnerie, ni l'épée de Mars ni le feu ardent de la guerre n'entameront la tradition vivante de votre renommée.
En dépit de la mort et de la rage de l'oubli, vous avancerez dans l'avenir, votre gloire trouvera place incessamment sous les yeux de toutes les générations qui doivent user ce monde jusqu'au jugement dernier.
Ainsi jusqu'à l'appel suprême auquel vous vous lèverez vous- même, vous vivrez ici et dans la postérité sous les yeux des amants.
Il était aussi extrêmement suggestif de noter combien là et ailleurs Shakespeare promettait à Willie Hughes l'immortalité sous une forme qui le rappela aux yeux des hommes, c'est-à-dire sous une forme scénique dans une pièce que l'on irait voir jouer.
Pendant deux semaines, je travaillai avec acharnement sur les _Sonnets, _sortant à peine et refusant toutes les invitations.
Chaque jour, il me semblait que je découvrais quelque chose de nouveau et Willie Hughes devint pour moi une espèce de compagnon spirituel, une personnalité toujours dominante.
Je finis presque par m'imaginer que je l'avais vu debout dans l'atmosphère de ma chambre tant Shakespeare l'avait clairement dessiné avec ses cheveux d'or, sa tendre grâce de fleur, ses doux yeux aux profondeurs de rêve, ses membres délicats et mobiles et ses mains d'une blancheur de lis.