Mais les Otis se trompaient.

Le fantôme était toujours à la maison; et bien qu'il se portât très mal, il n'était nullement disposé à en rester là, surtout après avoir appris que du nombre des hôtes se trouvait le jeune duc de Cheshire, dont le grand oncle, lord Francis Stilton, avait une fois parié avec le colonel Carbury, qu'il jouerait aux dés avec le fantôme de Canterville.

Le lendemain, on l'avait trouvé gisant sur le carreau de la salle de jeu, dans un état de paralysie si complet, que malgré l'âge avancé qu'il atteignit, il ne put jamais prononcer d'autre mot que celui-ci:

- Double six!

Cette histoire était bien connue en son temps, quoique, par égards pour les sentiments de deux familles nobles, on eût fait tout le possible pour l'étouffer; et un récit détaillé de tout ce qui la concerne se trouve dans le troisième volume des Mémoires de Lord Tattle sur le Prince Régent et ses amis.

Dès lors, le fantôme désirait vraiment prouver qu'il n'avait pas perdu son influence sur les Stilton, avec lesquels il était d'ailleurs parent par alliance, sa cousine germaine ayant épousé en secondes noces le sieur de Bulkeley, duquel, ainsi que tout le monde le sait les ducs de Cheshire descendent en droite ligne.

En conséquence, il fit ses apprêts pour se montrer au petit amoureux de Virginia dans son fameux rôle du «Moine Vampire, ou le Bénédictin saigné à blanc».

C'était un spectacle si épouvantable, que quand la vieille lady Startuy, l'avait vu jouer, c'est-à-dire la veille du nouvel an 1764, elle commença par pousser les cris les plus perçants, qui aboutirent à une violente attaque d'apoplexie et à son décès, au bout de trois jours, non sans qu'elle eût déshérité les Canterville et légué tout son argent à son pharmacien de Londres.

Mais au dernier moment la terreur, que lui inspiraient les jumeaux, l'empêcha de quitter sa chambre, et le petit duo dormit en paix dans le grand lit à baldaquin couronné de plumes de la Chambre royale, et rêva à Virginia.

V