SALOMÉ. Sur quoi jurez-vous, tétrarque?
HÉRODE. Sur ma vie, sur ma couronne, sur mes dieux. Tout ce que vous voudrez je vous le donnerai, fût-ce la moitié de mon royaume, si vous dansez pour moi. Oh! Salomé, Salomé, dansez pour moi.
SALOMÉ. Vous avez juré, tétrarque.
HÉRODE. J’ai juré, Salomé.
SALOMÉ. Tout ce que je vous demanderai, fût-ce la moitié de votre royaume?
HÉRODIAS. Ne dansez pas, ma fille.
HÉRODE. Fût-ce la moitié de mon royaume. Comme reine, tu serais très belle, Salomé, s’il te plaisait de demander la moitié de mon royaume. N’est-ce pas qu’elle serait très belle comme reine? . . . Ah! il fait froid ici! il y a un vent très froid, et j’entends . . . pourquoi est-ce que j’entends dans l’air ce battement d’ailes? Oh! on dirait qu’il y a un oiseau, un grand oiseau noir, qui plane sur la terrasse. Pourquoi est-ce que je ne peux pas le voir, cet oiseau? Le battement de ses ailes est terrible. Le vent qui vient de ses ailes est terrible. C’est un vent froid . . . Mais non, il ne fait pas froid du tout. Au contraire, il fait très chaud. Il fait trop chaud. J’étouffe. Versez-moi l’eau sur les mains. Donnez-moi de la neige à manger. Dégrafez mon manteau. Vite, vite, dégrafez mon manteau . . . Non. Laissez-le. C’est ma couronne qui me fait mal, ma couronne de roses. On dirait que ces fleurs sont faites de feu. Elles ont brûlé mon front. [Il arrache de sa tête la couronne, et la jette sur la table.] Ah! enfin, je respire. Comme ils sont rouges ces pétales! On dirait des taches de sang sur la nappe. Cela ne fait rien. Il ne faut pas trouver des symboles dans chaque chose qu’on voit. Cela rend la vie impossible. Il serait mieux de dire que les taches de sang sont aussi belles que les pétales de roses. Il serait beaucoup mieux de dire cela . . . Mais ne parlons pas de cela. Maintenant je suis heureux. Je suis très heureux. J’ai le droit d’être heureux, n’est-ce pas? Votre fille va danser pour moi. N’est-ce pas que vous allez danser pour moi, Salomé? Vous avez promis de danser pour moi.
HÉRODIAS. Je ne veux pas qu’elle danse.
SALOMÉ. Je danserai pour vous, tétrarque.
HÉRODE. Vous entendez ce que dit votre fille. Elle va danser pour moi. Vous avez bien raison, Salomé, de danser pour moi. Et, après que vous aurez dansé n’oubliez pas de me demander tout ce que vous voudrez. Tout ce que vous voudrez je vous le donnerai, fût-ce la moitié de mon royaume. J’ai juré, n’est-ce pas?