Aujourd’hui les mutilations des criminels ont lieu plus rarement ; à Tanger et dans les autres ports où se trouvent des consuls européens, elles n’ont peut-être plus jamais lieu : la peine de mort n’est appliquée d’ordinaire que pour les crimes politiques.
La kasba de Tanger, dont la situation est assez élevée au-dessus de la ville, était autrefois puissamment fortifiée : elle consiste aujourd’hui en un grand nombre de maisons, de cours, de petits jardins et de places ; il s’y trouve même une mosquée. Le palais du gouverneur, de pur style mauresque, mérite d’être visité. La vue qui s’étend de ce point culminant sur la ville et ses environs est très belle.
Le Maroc, on le sait, est, avec la Chine, le pays le moins accessible aux Européens. Le gouvernement a toujours montré une grande adresse à tenir la population éloignée de l’influence de la civilisation occidentale. Cette tendance se découvre dans une foule de mesures administratives, qui agissent de la façon la plus restrictive sur le commerce et la circulation. Le Maroc a également ceci de commun avec la Chine, que les représentants des différents États européens n’habitent pas dans la résidence du souverain, mais dans un port éloigné. Les consuls n’ont d’ordinaire aucune relation directe avec le gouvernement : ils correspondent avec lui par l’intermédiaire d’un envoyé marocain, qui réside à Tanger. Naturellement cette manière de procéder est gênante au plus haut point pour la marche des affaires, et nuit beaucoup aux Européens fixés au Maroc. D’un autre côté, dans l’état actuel des choses, il est presque impossible que les consuls européens habitent Fez, résidence du sultan : le Maroc tout entier ne possède pas une route carrossable, et le voyage de Fez, qui prend huit ou dix jours, a toujours le caractère d’une expédition ; au départ le voyageur doit se munir de tentes, d’animaux de selle et de bât, et d’une nombreuse domesticité. En outre, on ne souhaite la présence dans l’intérieur du pays d’aucun Européen, et il n’y aurait pas de garanties suffisantes de sécurité pour la vie des ambassadeurs chrétiens, s’ils devaient habiter à Fez dans le voisinage du sultan : si paisibles que paraissent les Marocains dans les relations ordinaires, il est pourtant très facile de les pousser à un acte d’intolérance religieuse.
En ce moment, huit puissances européennes sont représentées au Maroc, quoique quelques-unes n’y aient rien à protéger : l’Angleterre, la France, l’Espagne, le Portugal, l’Italie, l’Allemagne, la Belgique, les États-Unis, ont des ambassadeurs et des consuls généraux à Tanger, de même que des vice-consuls dans quelques ports ; l’Autriche a confié à l’Angleterre le soin de ses intérêts diplomatiques, et entretient en outre un consul à Tanger. Les puissances qui ont le plus d’intérêts au Maroc sont l’Angleterre, l’Espagne et la France ; leurs envoyés cherchent constamment à acquérir une influence prépondérante sur les affaires intérieures du pays.
L’Angleterre croit avoir des droits au Maroc, parce qu’elle a déjà eu Tanger en son pouvoir ; du reste, comme partout, les capitaux anglais ont pris pied dans le pays. Après la guerre avec l’Espagne en 1860, l’Angleterre avança aussitôt au sultan une grande somme pour le payement des frais de guerre. Elle livre la plupart des armes nécessaires à l’armée et aux forteresses marocaines, et le ministre actuel d’Angleterre, qui est né dans le pays et qui est fort au courant des mœurs et de la langue du peuple, aussi bien que des affaires de l’empire, exerce toujours la plus grande influence à la cour. La politique des Anglais est partout la même en pays mahométan : en apparence ils protègent les indigènes, pour ne pas laisser la moindre influence aux autres nations. Aussi paraît-il certain qu’au Maroc les Anglais encouragent le sultan et son gouvernement à maintenir l’exclusion des Européens, les préviennent contre les offres de ces derniers, et arrivent ainsi peu à peu à augmenter leur influence. L’attitude contrainte que garde encore aujourd’hui le Maroc en face des pays d’Occident, et l’inaccessibilité du pays sont réellement dues à la politique anglaise. L’Angleterre porte naturellement un grand intérêt au Maroc, comme à un pays placé sur le détroit de Gibraltar, et elle verrait avec beaucoup de regret les canons de Tanger couper à ses navires la route de Suez et des Indes.
Après l’Angleterre, l’Espagne est le peuple le plus intéressé à s’occuper du Maroc : le voisinage du pays, la possession de Ceuta et la présence des nombreux Espagnols vivant dans les ports marocains, expliquent son désir d’arriver à s’en rendre maîtresse. La langue espagnole domine au Maroc parmi tous les autres dialectes européens ; la monnaie espagnole y circule partout et est acceptée dans les villages des montagnes les plus éloignées. L’Espagne a même des missions et des églises dans cet empire si strictement mahométan. La dernière guerre avec le Maroc a eu, en général, des résultats heureux, et il s’en est fallu de peu que les Espagnols ne demeurassent en possession de la riche et importante ville de Tétouan. Toute agitation qui s’opère en Espagne pour l’occupation du Maroc est toujours suivie avec faveur : rien n’y serait plus populaire qu’une guerre avec ce pays. De nombreux malfaiteurs évadés d’Espagne y vivent, et ils ne peuvent en être extradés, puisque aucun traité n’existe pour le permettre.
Les hommes d’État espagnols, s’ils sont sensés, se garderont bien de provoquer une pareille guerre sans motifs. En dehors de tous ses inconvénients, elle nécessiterait une puissante armée et provoquerait le soulèvement de tout le Maroc, car les Espagnols qui y vivent ne sont ni aimés ni estimés. Ce ne sont pas précisément, comme je l’ai dit, les meilleurs éléments de la population qui viennent s’y fixer. En outre, l’Angleterre et la France auraient peine à voir de sang-froid l’Espagne faire des préparatifs sérieux pour une guerre de conquête au Maroc. Les divisions et la jalousie des différentes puissances européennes sont les seules causes qui aient maintenu jusqu’ici son indépendance et la maintiendront sans doute quelque temps encore.
En ce qui concerne enfin la France, la possession du Maroc aurait un grand prix pour elle, et compléterait un puissant empire colonial dans les pays mahométans du Nord africain par la réunion de la Tunisie, de l’Algérie, du Maroc et de la Sénégambie, où l’influence française s’étend déjà jusqu’à Ségou ; il y a quelque chose de trop tentant dans ces perspectives pour que les hommes d’État français n’aient pas depuis longtemps jeté leurs regards sur le Maghreb el-Aksa, the Far-West, comme le Maroc est nommé par les Arabes. Les limites entre l’Algérie et ce pays sont incertaines au plus haut point, et des violations de frontière y ont lieu fréquemment de part et d’autre. Les Français ont, comme les Anglais, des officiers détachés comme instructeurs dans l’armée marocaine, et cherchent, par des reconnaissances topographiques sur la frontière, à jeter les bases d’une expédition éventuelle. Des négociants français et anglais sont établis dans les ports ; mais, relativement aux Espagnols, leur nombre est peu considérable. La politique marocaine se borne à paralyser autant que possible les prétentions de ces trois États, à ne se faire l’ennemi d’aucun, et à ne rien accorder de trop à l’un d’entre eux. Il est à peine à redouter qu’ils se réunissent tous trois en face du sultan : leur méfiance réciproque est trop grande ; le gouvernement marocain a donc trouvé un modus vivendi très acceptable, dans lequel il a tous les avantages. La politique orientale se montre partout beaucoup plus adroite que celle des Occidentaux ; dans certains cas, elles se valent en fait de manque de préjugés, mais, pour ce qui tient à l’art de temporiser, de laisser les choses en suspens, de promettre et d’apaiser, les mahométans n’ont pu être égalés jusqu’ici.
Les autres puissances européennes représentées au Maroc ont peu d’intérêts dans le pays et y exercent une faible influence sur la marche des affaires. L’Italie surtout y a fait parler d’elle dans les derniers temps ; depuis qu’elle est devenue un royaume, elle cherche à se mettre en évidence partout, sans y réussir réellement. Il y a très peu d’Italiens au Maroc, et la plupart sont dans les conditions les plus humbles. Le Portugal a complètement oublié qu’il y a jadis possédé des villes florissantes, et depuis la terrible bataille de Ksor (Kasr el-Kebir), en l’an 1578, dans laquelle le légendaire roi Sébastien perdit la vie, le Portugal n’a jamais repris au Maroc une situation de quelque importance. Cette bataille y a du reste anéanti du même coup l’influence chrétienne, et jusqu’aujourd’hui rien n’a pu la rétablir. Il existe des petits commerçants portugais en assez grand nombre, surtout dans les ports de l’Atlantique. La Belgique a, par habitude, un ministre résident à Tanger, mais sans autre motif. Pour l’Allemagne, elle entretient également aujourd’hui un ministre résident au Maroc, et avec grande raison. Quoique le nombre des négociants allemands établis dans le pays n’y soit pas aussi considérable que celui des gens d’affaires anglais ou français, ils ont pourtant su conquérir, partout où ils se sont fixés, une grande considération, et leur commerce prend un développement du meilleur augure. Il en existe à Tanger, Casablanca, Saffi et Mogador. On ne peut douter que le Maroc, dès qu’il sera ouvert à l’influence occidentale, n’offre un bon débouché aux articles européens ; il est également riche en produits naturels de divers genres, dont l’exportation est, en général, interdite. L’Autriche n’a, comme je l’ai dit, qu’un consul à Tanger ; ses relations avec le Maroc sont de très peu d’importance, et quelques Autrichiens seulement y habitent.
Les vices de l’administration de la justice au Maroc, la fantaisie et le manque de préjugés avec lesquels la plupart des gouverneurs et en général des fonctionnaires usent et abusent de leur situation, ont donné lieu à une autre institution, qui a également ses côtés sombres. Beaucoup des sujets du sultan, Arabes aussi bien que Juifs, surtout dans les ports, se sont placés sous la protection d’un consul quelconque et sont ainsi devenus en quelque sorte les sujets de l’État auquel il appartient. Leur motif d’agir ainsi est qu’ils acquièrent une protection plus sûre et une représentation plus active de leurs intérêts, en face des autorités marocaines, que s’ils n’étaient les protégés d’un consul. Le gouvernement marocain s’est vu préparer ainsi bien des difficultés, car certains consuls sans conscience ne se sont pas fait faute de défendre énergiquement leurs clients, en le menaçant de complications diplomatiques, même quand ces clients étaient notoirement dans leur tort. Ce genre de protection a pu être souvent considéré par quelques représentants européens comme une source de profits aussi abondante que constante, et les a entraînés à agir en conséquence. Aussi la majorité des consuls cherchent-ils actuellement à régulariser, ou même à supprimer le régime de la protection. A la vérité, on entend parler à Tanger, qu’on le veuille ou non, d’une foule d’abus qui ont eu cette origine. Celui de nos lecteurs qu’intéresseraient la chronique scandaleuse du corps diplomatique et ses relations avec les Arabes, les Juifs ou les Chrétiens de Tanger, trouverait dans un livre publié par M. de Conring (Le Maroc, Berlin, 1880) une foule de détails spirituellement contés à ce propos. On souhaiterait, pour l’honneur des représentants des États occidentaux, qu’ils fussent simplement imaginés.