Comme je l’ai dit, le sultan du Maroc a un représentant à Tanger, par l’entremise duquel les relations s’établissent entre Fez et les envoyés des puissances européennes. Depuis quelques années, cette mission est dévolue à Sidi Bargach, vieillard plein de bonnes intentions, qui s’est acquis autrefois une belle fortune par un commerce actif avec Gibraltar, et a conquis de cette façon une situation importante. Le gouverneur actuel et lui sont les personnages les plus importants parmi la population arabe de Tanger. Le chérif de Ouezzan, Hadj Abd es-Salem, qui a conquis une renommée européenne depuis le voyage de Gerhard Rohlfs, vit également à Tanger et jouit aussi d’une certaine influence sur une grande partie du petit peuple. Il n’est plus vrai de dire qu’il occupe en quelque sorte la situation d’un pape marocain. En qualité de chérif il a naturellement, eo ipso, une certaine considération, mais elle est à peine plus grande que celle des autres chourafa[2]. Il a certainement des propriétés très étendues, qu’il a su accroître récemment par de fréquentes tournées de quêtes en Algérie, mais il a perdu beaucoup de son prestige. Plus d’une fois il a été gênant pour le gouvernement, et certaines habitudes européennes lui ont fait perdre beaucoup de sa réputation de sainteté. Son mariage avec une chrétienne, jadis gouvernante anglaise à Tanger, dont il a eu plusieurs enfants, n’y a pas peu contribué. Malgré toutes les promesses qu’il avait faites au moment de cette union, aujourd’hui il néglige cette femme de toutes les manières, comme on pouvait l’attendre de la conception orientale du mariage : elle est même aujourd’hui exposée à des embarras d’argent. La nombreuse parenté du chérif n’a pas reconnu ce mariage et cherche par tous les moyens possibles à détruire le peu d’influence que pourrait avoir une épouse d’une religion ennemie. Elle habite aujourd’hui avec ses enfants une petite maison située sur el-Marschan, le petit plateau au sud-ouest de la ville, où se trouvent également quelques villas d’Européens.

La population de Tanger compte à peu près 20000 âmes, dont un bon tiers de Juifs espagnols. Le reste se répartit entre les éléments les plus divers : Arabes et Berbères du Rif, Juifs, Nègres ainsi que Chrétiens de différentes origines, surtout du sud de l’Europe. La population est très agglomérée, parce qu’elle ne peut s’étendre au delà des fortifications ; les pauvres surtout sont entassés dans des ruelles étroites. Dans cette ville il n’existe pas de quartier juif proprement dit, comme il y en a dans la plupart des autres villes du Maroc ; les Juifs sont mêlés à la population. Pendant l’hiver il arrive assez fréquemment que des touristes européens arrivent à Tanger et y passent plusieurs mois. De Gibraltar il vient souvent aussi des visiteurs, qui de là entreprennent des parties de chasse aux environs.

A Tanger il y a une foule de mendiants et d’estropiés qui parcourent les rues en implorant la compassion et en demandant l’aumône. Comme en général le musulman est bienfaisant, c’est par centaines que les malheureux vivent de la charité publique. La misère a dû être particulièrement grande l’année qui a précédé mon arrivée, quand, à la suite d’une mauvaise récolte, une famine effroyable régnait dans tout le Maroc. A Tanger seulement, des centaines de malheureux sont morts de faim, quoique la colonie européenne eût beaucoup fait pour adoucir une aussi triste situation.

Hadj Abd es-Salem, chérif de Ouezzan.

L’habillement des Marocains est assez élégant ; sur le cafetan ou djellaba, sorte de burnous avec capuchon, ils portent généralement un fin haïk blanc, grande pièce d’étoffe jetée sur eux avec beaucoup d’adresse, de sorte qu’elle se drape en plis harmonieux. Pour un Européen, il n’est pas facile de se servir d’un vêtement aussi incommode. La tête du Marocain est généralement couverte d’un tarbouch tunisien rouge, sur lequel est enroulé un grand turban, blanc comme la neige. Ce dernier consiste en une pièce de six à huit mètres d’étoffe très fine, que l’on enroule autour de la tête avec une grande adresse. Par-dessus le turban se trouve souvent le capuchon de la djellaba ou du burnous militaire. Les Arabes de Tanger ont l’habitude de porter des bas blancs et les pantoufles de cuir jaune en usage dans tout le pays, où on les fabrique avec du cuir tanné et teint sur place. Un Marocain ne se sert jamais de souliers ou de bottes, tant est grande sa haine du progrès. La population pauvre ne porte d’ordinaire qu’une chemise, des culottes et, par-dessus, une djellaba en forte étoffe de couleur brune ou grisâtre. Les vêtements des femmes sont dérobés à la vue des Européens : dans les rues elles sont complètement enveloppées d’une grande pièce d’étoffe grossière, sous laquelle on voit tout au plus briller une paire d’yeux noirs. L’habillement des femmes arabes, celles du moins des classes aisées, est très riche, mais sans aucun goût ; elles sont attifées d’une masse de bijoux d’argent et de corail grossièrement faits et portent une ceinture large d’un pied, ornée souvent de broderies d’or et d’argent, et qui enserre les plis d’un cafetan d’étoffe fine. Les femmes pauvres, et surtout celles de la campagne, sont, il va sans dire, beaucoup plus simples dans leur costume.

Les Juifs espagnols portent, en général, une djellaba d’étoffe bleue ; en dessous, un gilet fermé jusqu’en haut par une quantité de boutons, et de courts pantalons de même étoffe ; des bas blancs, des souliers européens et une petite casquette noire complètent leur costume.

Les Juives, dont, comme on le sait, on coupe les cheveux au moment du mariage, et qui portent ensuite perruque, ont des vêtements de fête extrêmement luxueux, et garnis de riches broderies d’or ; ce sont des reliques, transmises d’une génération à l’autre.

La principale occupation de la population de Tanger est le commerce, et la ville est loin d’être une place commerciale insignifiante. Grâce à sa situation privilégiée, les affaires y seraient encore plus importantes si le gouvernement marocain ne restreignait de toute manière, et par un aveuglement incompréhensible, l’exportation des produits naturels. L’importation, dont s’occupent les négociants européens ainsi qu’un certain nombre de maisons juives, est très importante et s’accroît tous les ans ; en effet les besoins des Arabes en produits occidentaux augmentent tous les jours. Ce sont surtout les différentes espèces de draps et d’étoffes, les marchandises peu encombrantes, les bougies, le sucre et le thé, qui sont introduits à Tanger en grande quantité. La rue principale est, sur ses deux côtés, entièrement occupée par de petites boutiques ou des comptoirs arabes et juifs, qui servent en même temps d’ateliers. Ce sont de petites pièces élevées de quelques pieds au-dessus du sol, mesurant quatre ou cinq pieds carrés, qui peuvent être fermées du dehors par une porte à un battant. Le marchand y est accroupi tout le jour, de façon à pouvoir prendre, sans se lever, ses marchandises dans tous les coins de sa boutique. Généralement ce sont des articles provenant de l’intérieur : Tanger prend peu de part à leur fabrication ; ils viennent en grande partie de Tétouan et de Fez. Les différents objets en cuir (pantoufles, ceintures, cartouchières, courroies, harnais, etc.) y dominent ; puis les beaux tapis marocains, qui viennent surtout de Rabat, toutes sortes d’objets de parure ou de luxe, de grands plateaux à thé en cuivre curieusement ciselé, et beaucoup d’autres objets. Pour les touristes, qui ne quittent pas volontiers la ville sans emporter dans leur pays des souvenirs empruntés à l’industrie locale, il y a deux bazars très bien fournis, qui sont tenus par des Juifs. Les prix y sont élevés en général, et la majorité des articles viennent de Paris, où, comme on sait, existent de grandes fabriques d’antiquités et d’objets d’art orientaux. Celui qui veut acheter à Tanger de vrais articles du pays ne doit jamais aller à leur recherche seul ou avec un interprète indigène ; mais il doit réclamer, de la part d’un négociant européen fixé au Maroc, une intervention qui lui est toujours très gracieusement accordée.

La vente aux enchères des marchandises est très fort en usage ; des agents spécialement autorisés parcourent les rues, proclamant les différentes offres et provoquant les surenchères, sans oublier de vanter de la façon la plus prolixe les objets à vendre.