Un droit de douane de 10 pour 100 de la valeur est prélevé sur les marchandises européennes importées. Les revenus des douanes du sultan sont notablement plus considérables que jadis, depuis l’établissement des contrôleurs espagnols, quoique la moitié doive en être livrée à l’Espagne, comme acompte sur l’indemnité de guerre de 1860.

L’exportation est peu importante, comme je l’ai dit. Les céréales, les chevaux, le liège, de même qu’une foule d’autres produits, ne doivent pas du tout être exportés ; les peaux, les laines, les légumes, les fruits, etc., peuvent être transportés au dehors. Mais l’exportation des bœufs est restreinte, de telle sorte que chaque représentant d’un pays européen a, tous les ans, le droit d’en embarquer un certain nombre. Les consuls transmettent alors leurs droits à ceux de leurs compatriotes qui font le commerce au Maroc. Il est aisé de prévoir que cette manière d’opérer doit être l’origine de grands abus. La garnison anglaise de Gibraltar est presque complètement ravitaillée à Tanger. Chaque jour une quantité, fixée par contrats, de viande, de volaille, d’œufs et de légumes de toute sorte est transportée à Gibraltar, qui dépend complètement du Maroc pour son alimentation, puisque ses rochers sont trop étroits pour permettre aucun genre de culture ou d’élevage.

Les relations postales de Tanger avec l’Europe sont régulières, quand toutefois les tempêtes ne sont pas assez violentes pour empêcher toute communication avec la côte espagnole. Il y a dans la ville deux bureaux de poste, l’un dans la maison du ministre anglais, d’où les envois se font directement sur Gibraltar et de là sur l’Espagne, ou, par les vapeurs, sur l’Angleterre. Un autre bureau est à la légation espagnole ; les lettres en partent pour Ceuta, puis, par Algésiras, pour Cadix. Celles qui arrivent à Tanger ne sont pas remises à domicile : on est forcé de les prendre ou de les envoyer chercher aux bureaux. Le plus sûr pour l’Européen est de se faire toujours adresser sa correspondance au consulat de sa nation, ou par une grande maison de commerce, dont les serviteurs soient connus dans les bureaux de poste. Les Espagnols ont également établi une communication postale entre Ceuta, Tanger et les côtes de l’Atlantique, jusqu’à Mogador, et les lettres vont d’une ville à l’autre par des messagers escortés d’ordinaire de quelques soldats. En dehors des vapeurs venant de Gibraltar et qui apportent des lettres, il arrive presque chaque jour de Tarifa un falucho, minuscule bâtiment à voile, qui sert également de courrier. Il est étonnant de voir par quels horribles temps ces coquilles de noix traversent souvent le détroit.

La foule des Européens et surtout des Espagnols qui habitent Tanger a amené les Marocains à permettre la construction d’une église catholique, desservie par des moines franciscains. Les puissances catholiques du midi de l’Europe contribuent tous les ans à l’entretien de cette église. En dehors de celle-ci il en existe encore une autre, à Tétouan : ce sont les seules du Maroc. Les protestants ont la faculté d’entendre de temps en temps un prêche chez le consul anglais, qui fait venir de Gibraltar un ministre anglican. Est-il besoin de dire que les Franciscains n’ont eu de succès par leurs conversions ni auprès des Arabes, ni auprès des Juifs espagnols ? Ces derniers, aussi bien que les mahométans, se distinguent par une orthodoxie tout à fait particulière et par leur intolérance religieuse.

Outre l’église catholique, Tanger possède un hôpital, dont le bâtiment a été fourni par l’État. Sa fondation eut lieu au moyen de l’indemnité de guerre que la France reçut en 1844 après la campagne du Maroc ; les autres nations représentées à Tanger contribuent aujourd’hui à l’entretien de cette œuvre de bienfaisance. Un médecin espagnol est à la tête de l’hôpital ; mais j’ai entendu exprimer bien souvent le désir qu’un médecin plus instruit et plus capable vînt s’établir à Tanger ; je suis persuadé qu’un médecin allemand qui posséderait quelques connaissances linguistiques aurait bientôt la confiance des habitants.

Tanger possède six mosquées, dont les minarets ou plus exactement les hautes tours quadrangulaires sont recouvertes en partie d’un très bel enduit de stuc découpé et de faïences élégantes. La fabrication des briques d’ornements pour le revêtement des murs et du sol des appartements est encore aujourd’hui une industrie importante du pays. Il est interdit aux Européens, de la façon la plus sévère et dans tout le Maroc, même à Tanger, de pénétrer dans une mosquée. On voit peu volontiers un étranger curieux s’arrêter devant un de ces édifices pour le regarder. Même à Tanger, où presque la moitié des habitants ne sont pas mahométans, il est dangereux d’y pénétrer ; le curieux serait, pour le moins, exposé à se voir accablé des insultes d’une foule irritable. Pour éviter des désagréments de ce genre, qui proviennent surtout de l’ignorance des usages du peuple, les autorités locales préfèrent donner au voyageur européen, comme guide et comme escorte, un des machazini dont j’ai parlé, et qui peut le prévenir contre toute infraction aux usages. Du reste, aucune des mosquées de Tanger ne se distingue à l’intérieur par une véritable élégance architecturale : ce sont des bâtiments comme on en voit partout au Maroc. La cour intérieure est pavée de belles faïences ; une fontaine y coule d’ordinaire et permet que l’on fasse les ablutions prescrites avant la prière. Dans les mosquées on voit rarement des femmes, quoiqu’elles n’en soient pas précisément exclues.

Tour d’une mosquée de Tanger.

A Tanger il y a plusieurs écoles juives et arabes, et les classes moyennes de la population savent lire et écrire.

Devant la porte sud de la ville est une petite plaine, sur laquelle se tient le marché hebdomadaire et où les caravanes de l’intérieur apportent leurs marchandises. Des centaines de chameaux, de chevaux, de mulets et d’ânes y sont rassemblés ; les conducteurs y dressent leurs petites tentes et il y règne presque toujours une grande animation. Aux jours de marché, la place est couverte des produits naturels et des articles industriels les plus variés ; une foule bruyante s’y presse tout le jour. Des bateleurs et des musiciens, des charmeurs de serpents et des danseurs, des conteurs d’histoires et d’autres baladins y trouvent toujours un public attentif et nombreux, qui paye son plaisir de quelques pièces de monnaie de cuivre de peu de valeur (flûs). Les femmes des villages environnants dominent ; elles mettent en vente les produits de leur sol : toute espèce de fruits et de légumes, des œufs, des volailles, du beurre, de la viande, etc. : on y trouve également du combustible, charbon de bois ou fagots, bref tout ce dont on peut avoir besoin dans la ville. Du soko on gravit un petit plateau, où quelques Européens, parmi lesquels le consul d’Autriche, ont leurs villas. On y a également élevé dans ces derniers temps un hôtel, dont la situation est assurément meilleure que celle des hôtels de la ville. Non loin est un cimetière arabe, ainsi que le tombeau d’un saint, qui empêchent de ce côté toute extension de Tanger. Parmi les villas qu’on y voit, celle d’un Américain est surtout remarquable ; elle est décorée intérieurement en style mauresque et contient des objets d’origine marocaine, anciens ou modernes, aussi précieux qu’ils sont nombreux.