Chameau de charge.
Un autre petit marché se trouve dans la ville même, à la porte sud, et les habitants de Tanger y achètent leurs aliments de chaque jour. En dehors des légumes de tout genre on y trouve toujours de la viande fraîche et du poisson de mer.
Tanger n’est pas très bien pourvu d’eau potable, et pendant l’été les habitants en sont presque tous réduits à l’eau des citernes et des puits. Dans le voisinage du tombeau dont j’ai parlé, coule une source, très abondante en hiver, mais qui en été est d’ordinaire complètement à sec. De la colline située à l’ouest de la ville, le djebel el-Kebir, nommée ordinairement le Monte, sort une petite rivière, la rivière des Juifs, dont le courant, abondant et rapide en hiver, a creusé un lit profond, presque complètement à sec en été. Sur ce Monte, comme sur le plateau à l’ouest de la kasba, se trouvent plusieurs demeures d’été appartenant aux Européens de Tanger. C’est un endroit ravissant, couvert de beaux jardins. La rivière des Juifs sépare ce Monte de la ville ; outre un pont moderne en pierre, souvent endommagé par les eaux torrentueuses, on y voit encore les ruines d’un pont antique, qui doit provenir de la domination portugaise. Malgré la circulation, fréquente en été entre la ville et le Monte, le chemin laisse beaucoup à désirer, surtout à l’endroit où il traverse la rivière des Juifs et qu’il est presque toujours plus ou moins difficile de franchir. Le gouvernement marocain ne fait rien pour les routes, et les Européens doivent s’en inquiéter eux-mêmes. C’est du reste une entreprise assez coûteuse, car les difficultés du terrain sont grandes. Quelquefois, comme je l’ai dit, la rivière grossit en hiver et endommage les constructions ; d’autres fois des éboulements se produisent fréquemment dans les couches d’une colline de sable et d’argile tertiaires. On devrait prolonger cette route vers le sud ; de l’autre côté de la rivière, sur le Monte, des chemins étroits, mais pavés, conduisent au milieu de jardins ravissants, dans les différentes villas.
Le climat de Tanger est sain sous tous les rapports et se recommande particulièrement aux gens qui souffrent de maladies de poitrine ou d’asthmes, et qui désirent passer l’hiver dans une station méridionale ; à Tanger on peut vivre très commodément, très agréablement et à très bon compte. La vie mondaine est très active dans la colonie européenne ; chasses, pique-niques, concerts, bals et plaisirs de tout genre s’y succèdent chaque jour, surtout chez les différents ministres, qui accueillent toujours facilement un étranger de bonne éducation. La promenade habituelle des Européens est le bord sablonneux de la mer ; chaque jour, vers le soir, on y voit, à pied ou à cheval, les hommes et les femmes de la société de Tanger.
Dans les environs immédiats de la ville, le gibier est certainement réduit à un minimum, et il faut marcher des heures pour voir une paire de perdreaux. Plus loin se trouve un grand terrain de chasse, que le ministre anglais a acquis et où se trouvent surtout beaucoup de sangliers. Plusieurs fois par an il organise de grandes chasses, où le sanglier est le plus souvent chassé à cheval, à la lance, comme cela est d’usage chez les officiers anglais de l’Inde. Lors de ces intéressantes parties, le ministre est très large dans ses invitations, et ses hôtes, hommes et femmes, demeurent d’ordinaire trois ou quatre jours dehors et campent sous des tentes. Il faut du reste une grande sûreté de main et un bon cheval pour prendre part à ces chasses à la lance, qui sont souvent l’occasion de petits accidents. Le plus grand nombre des invités se contentent d’ordinaire du rôle de simple spectateur, et laissent aux sportsmen consommés le soin de transpercer les sangliers.
Porte de jardin du Monte, près de Tanger.
Les relations des Européens avec la population arabe de Tanger sont très bonnes, et les froissements entre eux sont rares. Le séjour de la ville est, par suite, relativement très sûr ; le nombre des Chrétiens et des Juifs y est presque égal à celui des Arabes ; en outre, en cas de troubles, la position de Tanger au bord même de la mer permettrait de trouver un prompt refuge sur le sol espagnol. La population arabe est presque complètement dépendante des habitants chrétiens, auxquels elle doit du travail et du pain. Pourtant on ne peut jamais compter sur les mahométans, et, au cas où l’existence du pays ou les intérêts de l’Islam paraîtraient menacés, les Marocains, d’apparence si calme et si amicale, deviendraient aussi violents que cruels. Si dans un pays comme l’Égypte, qui est depuis tant d’années complètement sous l’influence occidentale, et dont la prospérité et la richesse se sont plus largement développées, grâce à ce régime, que celles de tous les autres États mahométans du nord de l’Afrique ; si dans ce pays, disons-nous, il peut arriver des événements comme les massacres de chrétiens en juin 1882, il est encore bien plus vraisemblable que, dans certains cas, les Marocains, dont les rapports avec l’Europe sont beaucoup moindres, en viendraient à des explosions de fanatisme politique et religieux bien plus brutales.
Quelques mois avant mon arrivée à Tanger, il y était mort un homme qui, pour un temps, avait fait beaucoup parler de lui. Dans l’été de 1878 il apparut sous le nom d’Abdallah ben Ali et se donna pour un prétendant au trône marocain. Il se montrait sous un jour assez brillant : outre sa femme, il avait près de lui un secrétaire et un aide de camp, avec un nombreux domestique ; l’aide de camp était un ancien officier autrichien. Le gouvernement marocain se borna à l’observer quelque temps, car on ne le prenait pas fort au sérieux. Mais, comme il affichait d’une façon toujours plus insolente ses prétentions au trône, comme il avait dupé quelques Européens de Tanger, et qu’il avait même escroqué du roi d’Espagne une somme assez importante, on le jeta dans une prison de la ville. Là aussi il reçut des secours du dehors ; la femme du chérif de Ouezzan surtout, dont j’ai parlé, et qui croyait à son étoile, l’approvisionnait de vivres dans son cachot. Ce qui prouve avec quelle audace il avait joué son rôle, c’est qu’il avait commandé à une fabrique d’armes anglaise 50000 fusils au nom du gouvernement marocain : bien plus, il avait demandé, sur la foi de cette commande, une avance importante de cette société anglaise... et l’avait obtenue. Quand la femme de ce prétendant, une Anglaise, s’aperçut que l’étoile de son mari commençait à pâlir, elle prit la fuite vers l’Angleterre, en compagnie du secrétaire et de l’argent restant ; on relâcha l’aide de camp, et je le rencontrai à Tanger dénué de ressources.