Sur ces entrefaites on apprit qu’Abdallah ben Ali était un ancien sous-officier français, nommé Ferdinand-Napoléon Joly, et avait été déjà condamné plusieurs fois pour escroqueries à Bruxelles et à Paris. On ne lui demanda rien de plus que de reconnaître par écrit qu’il était un Français nommé Joly, en lui promettant en échange la liberté : il s’y refusa et maintint ses prétentions au trône du Maroc. On le laissa donc en prison. Il y tomba bientôt malade, par suite de la malpropreté et de l’air empesté qui y régnaient, ainsi que de l’insuffisance et de la mauvaise qualité de la nourriture, et il mourut au bout de quelques mois : ainsi se termina cette affaire, qui avait eu ses côtés comiques, surtout à propos de la duperie de quelques Européens ; les Marocains eux-mêmes ne l’avaient jamais prise au sérieux.
Parmi les compatriotes que j’ai rencontrés au Maroc, je dois citer tout particulièrement le malheureux peintre Ladein, de Mödling, près de Vienne. Il avait parcouru dans toutes les directions, en chassant et en peignant, les environs de Tanger, Tétouan, el-Araïch, Rabat, etc., et avait rassemblé une quantité de très jolies esquisses peintes. Il eut alors l’idée de pénétrer dans l’intérieur du Maroc, vers Fez, Marrakech[3] et, autant que possible, le haut Atlas. Malheureusement il renonçait souvent dans ses excursions aux précautions si nécessaires dans ce pays et avait fréquemment à ce sujet des discussions avec les Européens. Le consul autrichien de Tanger l’avait détourné à diverses reprises de se rendre tout seul dans des régions d’accès difficile et notoirement dangereux ; finalement il ne put aboutir qu’à lui faire signer un certificat d’après lequel aucune responsabilité ne devait incomber au consul en ce qui concernait sa sûreté personnelle. Plein de confiance dans son bon fusil et dans sa force peu commune, Ladein continua ses excursions solitaires. Je ne croyais pourtant pas l’avoir vu pour la dernière fois quand je le quittai à Tanger, le 22 décembre 1879, pour me diriger vers Fez, résidence du sultan. Quand je revins à Tanger après une absence d’un an et demi, j’y appris la triste fin de l’artiste autrichien. Il s’était dirigé vers Fez, pour aller ensuite à Marrakech, et avait entrepris de là des excursions sur les pentes nord de l’Atlas : un jour on le trouva assassiné sur le chemin d’Amsmiz, dans le voisinage de la rivière Nfys. Il est difficile de connaître la vraie cause de cet attentat ; ce n’est certainement pas le vol. Peut-être, dans son ignorance des usages mahométans, avait-il eu quelque querelle avec des indigènes ; peut-être aussi son zèle artistique l’entraîna-t-il dans un endroit (zaouia) interdit aux infidèles, pour y enrichir sa collection d’esquisses ? On sait que non seulement les mahométans n’ont absolument aucun goût pour la peinture, mais qu’il leur est formellement interdit par le Coran de représenter des figures humaines. Bref, le malheureux Ladein a été évidemment une nouvelle victime de la forme religieuse aussi farouche que contraire aux lois naturelles qui porte le nom d’Islam.
Le fait suivant peut servir à montrer combien le goût des Allemands pour les voyages les entraîne parfois au loin. Dans un hôtel de Tanger je trouvai comme garçon un Allemand qui avait fait un voyage extraordinaire. D’abord employé des postes bavaroises, il avait, pour un motif quelconque, peut-être pour une affaire militaire, quitté son pays, était passé en Amérique, s’était engagé, pour payer son voyage de retour dans l’Ancien Monde, comme garçon sur un vapeur, avait été s’échouer en Algérie et y avait pris service dans la légion étrangère. De là il avait déserté vers le sud et avait fait le voyage des oasis de Figuig et du Tafilalet. Plus tard il avait franchi l’Atlas, était allé à Fez et de là à Tanger, et tout cela sans argent et avec une connaissance imparfaite de la langue arabe ! Le voyage du Tafilalet est encore aujourd’hui un des plus difficiles qu’on puisse entreprendre. Jusqu’ici, seul Gerhard Rohlfs a pu y réussir ; malheureusement le garçon d’hôtel allemand dont je viens de parler n’était guère à même de donner des renseignements sur la géographie des pays parcourus.
Partout dans les ports de l’Orient et du nord de l’Afrique on trouve une foule d’aventuriers de toutes nationalités, qui sont une vraie plaie pour les consuls ; Tanger est aujourd’hui recherché de ces compagnons internationaux. On dirait qu’ils ont formé une association et qu’ils envoient toujours quelques-uns d’entre eux en éclaireurs, pour découvrir où se trouvent les consuls dont on peut tirer le plus facilement des secours de tout genre.
Excursion au cap Spartel et aux cavernes d’Hercule. — L’une des excursions favorites des habitants de Tanger aux environs de la ville est celle du cap Spartel, à quelques lieues à l’ouest, et il n’y a pas d’Européen qui n’ait visité Tanger sans être revenu complètement ravi de cette charmante promenade. Par une admirable matinée de décembre nous partîmes, quelques personnes de la colonie européenne et moi, pour le cap. Celui qui veut visiter les grottes un peu au sud du phare fait bien de prendre le chemin le moins beau, qui va de Tanger vers le petit bois des Oliviers, dans le voisinage duquel est un village. De là on va en longeant la mer vers le cap Spartel. Pour retourner à Tanger, il vaut mieux prendre la route cavalière, directe, extrêmement intéressante, et en partie assez bien entretenue, qui suit toujours les hauteurs le long de la mer.
Nous étions huit personnes avec quatre domestiques, tous à cheval ou sur des mulets ; nous partîmes le matin, vers huit heures, du jardin du ministre d’Allemagne. Entre des haies de cactus, d’agaves et de grands roseaux qui limitent les vastes jardins situés au sud et à l’ouest de la ville, court une route pavée qui mène dans la direction du Monte, où Arabes et Européens ont leurs habitations d’été au milieu de beaux jardins. Nous quittâmes bientôt ce chemin ravissant et nous prîmes notre direction plus au sud, par une colline nue, à travers des champs et des terres en friche, pour atteindre au bout d’une heure et demie le petit bois des Oliviers, où nous fîmes une courte halte. En général, la route suivie n’est pas belle ; les champs, de couleur brune, et les couches verticales de flysch (grès éocène), couvertes souvent d’efflorescences rougeâtres, les buissons épineux, et les touffes de palmiers nains d’un vert clair, quelquefois un berger faisant paître des chèvres et des moutons, donnaient au paysage un caractère monotone et peu intéressant. Après un court arrêt, nous continuâmes, et au bout d’une nouvelle marche d’une heure et demie nous atteignîmes les rochers qui s’élèvent verticalement au bord de l’Océan et dans lesquels se trouvent les cavernes bien connues.
Par une étroite ouverture on arrive dans la caverne principale, à peine éclairée par la lumière extérieure. Elle est assez haute et il s’en détache vers l’est une quantité de cavernes plus petites et de couloirs qui se dirigent vers l’intérieur du pays. Ces grottes sont creusées dans un conglomérat très dur, constitué par des débris de quartz roulés, gros comme des pois ou des haricots, et en général de forme ovale, fortement liés entre eux par du calcaire spathique. Le carbonate de chaux s’est amassé en stalactites très considérables dans les crevasses humides. Sur la paroi ouest des grottes sont de petites ouvertures par lesquelles pénètre le jour ; de là on aperçoit, bien en dessous, le rivage, sur lequel les vagues se brisent avec un bruit formidable ; l’eau pénètre dans une sorte de bassin fermé, séparé de la mer par une digue, et s’écoule ensuite par des ouvertures souterraines et invisibles. C’est un spectacle sauvage et grandiose, que celui dont on jouit ainsi du milieu de ces cavernes ; les vagues succèdent aux vagues, se brisent en éclats de tonnerre sur les rochers, en projetant un voile d’écume, et les cavernes retentissent sans cesse du bruit formidable des flots.
A l’origine la caverne elle-même n’était pas aussi grande qu’elle apparaît aujourd’hui ; elle a été élargie artificiellement, car de temps immémorial on en extrait des meules de moulin. Les Arabes qui y travaillent découpent, avec un instrument en forme de ciseau, de petites meules d’un peu plus d’un pied de diamètre ; ils ne mettent aucune prudence dans cette opération et ne prennent guère soin de laisser des piliers naturels, de sorte que souvent des parties de la voûte s’écroulent. Aujourd’hui encore, cette voûte montre à diverses places des crevasses très apparentes ; aussi on ne peut se défendre d’un sentiment de terreur et l’on évite involontairement toute espèce de bruit, dans la crainte que le moindre ébranlement de l’air ne provoque la chute des masses de rochers qui surplombent. Peu d’années avant ma visite en ces lieux pittoresques, plusieurs travailleurs arabes y avaient été écrasés par un éboulement partiel des voûtes.
L’emploi de cette roche dure et grossière pour la fabrication des meules doit remonter à des temps très anciens, car partout on voit dans les rochers la trace de travaux antérieurs, d’anneaux creusés au ciseau et abandonnés avant d’être terminés, peut-être parce que la place choisie ne donnait que des matériaux insuffisants.
Un affleurement de grès jaune clair, qui se montre dans le voisinage, appartient à la même formation que ce conglomérat. Sa surface est partout couverte d’une couche rougeâtre d’oxyde de fer ; un grès quartzeux, brun foncé, lourd et très riche en fer, qui se trouve immédiatement au-dessous, fait partie de la même formation. L’ensemble de ces couches est dressé verticalement et appartient à la zone de flysch éocène qui s’étend tout le long de la côte marocaine, et atteint ici un développement particulier.