Quand les eaux sont très basses, on remarque bien au-dessous du niveau actuel des grottes, à 15 mètres environ, des traces de travaux antérieurs sur ce conglomérat quartzeux. On distingue nettement les découpures en forme de croix dans des roches aujourd’hui presque toujours couvertes d’eau. Un peu plus haut, dans une place où les rochers à meules sont en partie cachés par des sables, on voit également des anneaux creusés dans la pierre, de sorte qu’on en doit conclure à des modifications dans la hauteur du niveau de la mer sur la côte. La première pensée qui vient est naturellement que la côte africaine s’est abaissée par rapport à l’Atlantique ; mais, comme des abaissements de ce genre se font très lentement, il en résulte que l’emploi de ce conglomérat à des usages industriels remonte à une antiquité très reculée. Pour qu’on ait pu travailler sans entraves aux endroits où les anneaux dont j’ai parlé se montrent dans le rocher, il faut évidemment que ces endroits aient été complètement à sec. Ils sont aujourd’hui presque toujours couverts d’eau, et l’on ne travaille plus qu’à 15 mètres plus haut, dans la grande caverne. Il serait certainement intéressant de faire des recherches sérieuses dans ces grottes, quoique jusqu’ici elles n’aient pas fourni de trouvailles archéologiques importantes ; une courte visite, comme je pouvais en faire, ne suffit certainement pas à une pareille tâche.
Ces petites meules ne sont pas seulement employées à Tanger, mais dans un cercle plus étendu, et l’on en voit souvent dans les maisons des paysans.
De ces grottes on arrive en une petite demi-heure à la pointe nord-ouest de l’Afrique, au cap Spartel. Le chemin suit la mer, tantôt à travers des dunes, tantôt sur des roches, et de nombreux petits ruisseaux tombent des hauteurs que l’on a à sa droite dans la mer. Le cap Spartel est un rocher qui s’avance au loin dans les flots, et sur sa dernière pointe qui y descend verticalement s’élève la haute tour d’un magnifique phare. Auprès de cette construction se trouve l’habitation du gardien, et dans la cour coule une source abondante, bien captée, qui donne une eau excellente, fraîche et un peu ferrugineuse. Outre ce bâtiment, on voit encore quelques maisons basses, pour les aides du gardien et pour les soldats arabes qui leur sont adjoints. Une de ces maisons est spécialement destinée à abriter les victimes des naufrages. Au cap Spartel, où commence le passage de l’Atlantique dans la Méditerranée, la mer est extrêmement agitée ; assez souvent les navires viennent chercher un refuge et attendre un meilleur temps à l’abri du cap. Peu de jours avant notre arrivée, le navire de guerre anglais l’Express, avec lord Napier, alors gouverneur de Gibraltar, y avait cherché un abri. Il venait de Cadix, et avait mis pour aller à Gibraltar près de vingt-quatre heures, alors qu’on en emploie huit d’ordinaire. Les tempêtes de l’Atlantique se brisent, surtout en hiver, avec une puissance formidable, autour de cette tour isolée, et les quelques créatures humaines enfermées ici, à des milles de toute habitation, y mènent une vie solitaire et délaissée, quoique extrêmement utile à leurs semblables.
Le phare lui-même est une belle construction, à la fois très solide et très élégante, dans laquelle un escalier tournant en fer mène jusqu’au sommet, où les lampes sont placées.
Il a été construit par le gouvernement marocain, sous la pression énergique des puissances européennes et sous la direction d’un ingénieur français. Dix puissances contribuent à son entretien, aux frais d’éclairage et à l’entretien du personnel, par une contribution annuelle de 1500 francs. Ce phare eut longtemps comme gardien un homme qui a acquis au Maroc une certaine renommée, un Saxon nommé Wenzel, qui s’était échoué là après une vie aventureuse au plus haut point. Les Arabes le nommaient Sidi Binzel, et son métier n’était pas une sinécure, car ses deux aides, des Espagnols, comme on en voit beaucoup au Maroc et dont la plupart ont quitté leur pays pour fuir le service militaire, étaient loin d’avoir le sens de l’exactitude et de l’ordre nécessaires dans un poste où la responsabilité est si grande. Les représentants étrangers à Tanger forment un conseil de surveillance du phare, et l’un d’eux, qui est changé tous les ans, est chargé de l’administration financière. Mais, déjà depuis plusieurs années, cet emploi est dévolu au ministre d’Allemagne, et son chancelier s’acquitte du détail de ces fonctions, dont les autres ambassadeurs ne se hâtent pas de le décharger.
Une année avant mon arrivée au Maroc, Sidi Binzel quitta son poste, et il vit aujourd’hui dans un port de l’Océan, où il a trouvé un emploi dans une maison de commerce. Sa longue connaissance du pays, des habitants, de leurs coutumes et de leur langage en fait une personnalité très utile dans les rapports avec les indigènes.
Son successeur est un Allemand de Bohême du nom de Gumpert, habile ébéniste, qui vit également depuis longtemps au Maroc et pratique son métier dans ses heures de loisir. Il partage son service avec deux aides, et chacun est de garde pendant huit heures consécutives. Il tient également le phare et ses bâtiments dans un ordre modèle ; tout, dans la petite colonie, respire la propreté, l’ordre, et la régularité la plus rigoureuse y règne.
La position du phare est extrêmement pittoresque. Placé sur une arête rocheuse à plus de cinq cents pieds au-dessus des flots, à la limite des deux mers, il offre un coup d’œil incomparable, et il est aisé de comprendre que la colonie européenne de Tanger y entreprenne volontiers de fréquentes excursions. Chacune de celles qui sont faites par plusieurs personnes se présente sous l’aspect d’un joyeux pique-nique ; on emporte naturellement vivres et boissons, car les habitants de ce poste exposé n’ont que le nécessaire. Presque tous les jours, le gardien Gumpert fait venir de Tanger sur un animal de bât les vivres indispensables.
Phare du cap Spartel.