Chacun revoit ensuite avec plaisir la magnifique vue dont on jouit en cet endroit. Dans la lumière éclatante d’un soleil du Midi s’étendent au loin vers l’ouest les flots de l’Atlantique, pendant que la haute côte de l’Espagne se découpe nettement devant le spectateur au delà de l’incomparable détroit de Gibraltar. On aperçoit le cap Trafalgar, éternellement mémorable par la bataille navale du 22 octobre 1805, le jour où Nelson anéantit la flotte franco-espagnole. Au loin vers la droite se découvrent les blanches maisons de Tarifa, avec sa forteresse qui s’avance bien avant dans la mer, un point historique également important. C’est là que débarqua en 711 le sultan de Tanger, Mouça Tarif ben Malek, appelé par le comte espagnol Julian, qui demandait son appui contre le roi Roderic. Mais les farouches Arabes trouvèrent le pays beaucoup trop beau pour l’abandonner, et ils conquirent peu à peu toute l’Espagne ; la ville de Tarifa, fondée à cette époque, reçut son nom en l’honneur du sultan.

Si l’œil va plus loin vers l’est, il se fixe enfin aux rochers puissants de Gibraltar, qui ferment la pittoresque baie d’Algésiras. Al-gesira el-Khodra (île Verte) reçut des hordes de Tarik ben Zyad un nom que la ville porte encore. Vers le sud la vue s’étend fort au loin de ce magnifique panorama, par delà de vertes vallées et des collines basses, jusqu’aux montagnes de l’intérieur du Maroc. La Méditerranée, si riche en beautés naturelles, renferme peu de points qui puissent être comparés au cap Spartel et à son phare.

Après avoir admiré ce magnifique coup d’œil sous toutes ses faces, nous nous réunîmes autour d’un pique-nique extrêmement animé, auquel fut invité aussi le brave gardien de ce coin de terre béni, et qui accrut encore les plaisirs d’une journée favorisée par le temps le plus admirable. Tandis que maître Gumpert faisait retentir sur un vieil harmonica les chants populaires de la patrie et que la gaieté de notre petite troupe empruntée aux nationalités les plus diverses devenait de plus en plus bruyante, les serviteurs arabes et les machazini nous considéraient avec des mines sérieuses et ne pouvaient comprendre, avec leurs idées mahométanes des convenances et de la morale, comment les Roumis (Romains, c’est-à-dire Chrétiens) pouvaient donner une expression si bruyante et si animée à leur bonne humeur.

Pour revenir à Tanger, nous suivîmes le chemin plus court et plus pittoresque qui conduit au Monte à travers des jardins ; un sentier découpé dans les rochers, bien entretenu, et que Sidi Binzel avait déjà fait établir, descend rapidement, laissant à sa gauche la mer couverte de navires, à droite les montagnes revêtues d’une riche végétation. Bientôt nous atteignîmes un gracieux petit plateau richement garni de buissons de térébinthes, de palmiers nains et d’autres plantes des pays chauds ; des troupeaux de moutons, de chèvres et de bœufs y paissaient. Nos animaux prirent malgré nous un galop rapide, et quelques-uns d’entre nous improvisèrent même une petite course sur cette jolie plaine. De là on descend encore et l’on arrive à la région de jardins et de villas dont j’ai parlé plusieurs fois et à travers laquelle d’étroites routes pavées conduisent, par des pentes assez raides, jusqu’à la rivière des Juifs. Les grenadiers et les orangers, les magnolias et les figuiers y poussent en abondance, et au milieu d’eux apparaissent les feuilles d’un vert bleuâtre de l’eucalyptus, déjà si répandu en Europe, et qu’à cause de sa croissance rapide on plante dans les contrées humides pour les dessécher. Les haies vives sont formées d’épais buissons d’oliviers, de buis, de lauriers, d’aloès, de cactus, d’épines blanches, etc., qui croissent si vigoureusement, qu’on a souvent peine à passer à cheval dans ces sentiers étroits. Nous arrivâmes bien avant dans la soirée à notre point de départ, le jardin de la légation allemande, et nous nous séparâmes charmés de toutes manières de notre intéressante excursion. Heureux ceux qui peuvent passer leur vie dans cette terre bénie du nord de l’Afrique, au milieu d’une retraite paisible et qui ne sentent pas le besoin de prendre une part active aux luttes qui passionnent l’Europe. J’ai certainement conservé le meilleur souvenir de mon séjour à Tanger, et je le dois en grande partie à l’accueil amical de mes compatriotes allemands, qui m’ont si efficacement soutenu plus tard dans les difficultés de mon entreprise. Quant au cap Spartel et à son phare qui étincelle au loin sur la mer, j’en puis dire seulement : ille terrarum mihi præter omnes angulus ridet[4].


CHAPITRE II

TÉTOUAN ET LE PAYS D’ANDJIRA.

Préparatifs. — Marche vers le foundaq. — Arrivée à Tétouan. — Histoire de la ville. — Son intérieur. — La mellah. — La rivière. — Les Européens. — L’industrie. — Les visites. — Mariage arabe. — Le Kitân. — Trouvaille de charbon. — Pétrifications. — Justice arabe. — La tribu des Beni Mada’an. — Le cap Martin. — L’exportation. — La fête de l’Agneau. — Cavernes. — Mariage juif. — Le Chichaouan. — Départ de Tétouan. — Voyage à Ceuta. — Zone neutre. — Le caïd Mouhamed Kandia. — Départ d’Andjira. — Retour à Tanger. — Baladins de l’oued Sous. — Voyage à Gibraltar. — Hadj Ali Boutaleb. — Cristobal Benitez. — Préparatifs pour le voyage à l’intérieur.

Du 18 novembre au 4 décembre 1879 j’entrepris un voyage de Tanger à Tétouan et dans le pays d’Andjira. C’était en quelque sorte une excursion préparatoire dans l’intérieur du Maroc, pendant laquelle je voulais apprendre à voyager dans ce pays. Je ne puis qu’engager le voyageur disposé à entreprendre une grande expédition dans un pays qui lui est inconnu, à s’y préparer par un ou plusieurs petits voyages ; cette manière de faire lui évitera plus tard bien des pertes de temps et d’argent, en même temps que des difficultés et des déceptions de tout genre. Mon excursion de dix-huit jours vers Tétouan me fournit en outre quantité d’intéressantes observations sur la géographie et l’histoire naturelle ; les cartes de ce pays, qui est aux portes de l’Europe, sont erronées au plus haut point, et l’on n’a pas besoin d’aller bien loin pour recueillir des faits nouveaux au sujet de la connaissance de la surface terrestre.

L’amil (gouverneur) de Tanger m’avait fourni un machazini, du nom de Mouhamed Kaléi ; cet homme recevait par jour 3 pesetas (francs) et demie, en même temps que sa nourriture et celle de son cheval. Comme cuisinier et serviteur, j’engageai un Juif, souvent employé à la légation allemande et nommé Jacob Azogue. Il était exigeant comme gages (car je le payais autant que le soldat marocain, ce qui était beaucoup trop cher pour un serviteur) ; mais, quant au reste, c’était un homme tranquille, très serviable, fort à recommander pour des voyageurs européens disposés à voyager dans les parties sûres du Maroc. J’avais loué trois chevaux et un mulet ; je payais pour mon cheval et pour le mulet, qui, outre les bagages, portait encore mon serviteur, 7 pesetas par jour, c’est-à-dire un prix relativement peu élevé ; pour les deux autres chevaux, je payais par jour 2 douros et demi (12 fr. 50). La légation d’Allemagne m’avait prêté une tente, j’en louai une seconde, pour mes gens, contre un payement quotidien de 6 réaux espagnols (19 réaux = 5 francs). Mon bagage consistait en un lit de campagne, que je devais également à l’amitié du ministre, des ustensiles de cuisine, des provisions de tout genre, des instruments, des effets, etc. J’avais beaucoup de lettres de recommandation : le ministre m’en avait remis deux pour le caïd du district d’Andjira et pour celui de Tétouan, ainsi que pour le consul espagnol de cette ville ; le consul autrichien, Dr Schmidl, qui a habité autrefois Tétouan, m’en donna également pour un Arabe en relation d’affaires avec lui, Hamid Salas, de même que pour l’agent consulaire Ben Abdeltif, marchand juif.