Tout était paqueté dès le matin du 18 novembre dans le jardin du ministre allemand, mais nous ne partîmes qu’à dix heures. Après avoir triomphé de maintes petites difficultés, comme celle qui nous arriva avec un animal de bât déjà chargé, qui jeta son paquetage et s’échappa, à la grande joie des enfants du voisinage, nous partîmes avec l’intention de n’aller pour ce jour-là qu’à un foundâq, maison isolée construite par l’État pour abriter les caravanes, et qui se trouve à peu près à mi-chemin entre Tanger et Tétouan. Cet endroit sert ordinairement de campement à ceux qui ne veulent pas faire la route en un jour, ce qui d’ailleurs constituerait un voyage fatigant de douze heures.

La direction générale que nous prîmes était celle du sud-ouest ; mais le chemin dessinait souvent des zigzags, comme l’exigeait ce pays de collines. D’abord nous longeâmes pour peu de temps la côte, à travers de hautes dunes, puis un terrain de marne gris clair, formé en collines basses et à pentes adoucies ; la direction des couches, qui étaient presque verticales, était du nord-ouest au sud-est, et ces formations appartenaient au flysch éocène que j’ai déjà cité plusieurs fois. De nombreuses petites sources en sortaient et coulaient vers la mer. Le pays était complètement déboisé, et les touffes de palmiers nains ou de genêts y dessinaient seules quelques taches vertes ; par places le sol était cultivé, mais les terres labourées couvraient un espace relativement très faible du sol arable. Chacun se borne à labourer ce qui est indispensable pour son alimentation et celle de sa famille ; tout ce qu’il a de surcroît lui est pris d’ordinaire par les employés du sultan.

Nous chevauchâmes sans interruption jusqu’à cinq heures du soir ; à mesure que nous avancions vers le sud-est, les montagnes devenaient plus hautes et plus escarpées, et les chemins plus mauvais ; à un moment, mon cheval s’abattit et je me foulai un peu la main gauche. Vers trois heures de l’après-midi nous arrivions à une haute montagne de grès ferrugineux, dont la direction était inverse de celle que j’ai signalée, puisqu’elle allait du nord-est au sud-ouest. Toutes les chaînes de hauteur jusqu’à Tétouan conservèrent une orientation semblable.

Les couches de ce grès sans fossiles étaient également presque verticales. Le pays devenait beaucoup plus beau ; des graminées abondantes et de nombreux buissons avec de petites feuilles vert foncé, qui servent à nourrir les moutons et les chèvres, des chênes-lièges isolés, quelques oliviers sauvages dans l’intervalle, produisaient une impression agréable, par opposition au rivage désolé. Notre campement se trouvait au milieu d’un grand ensemble de pâturages, et nous vîmes de nombreux troupeaux de moutons et de chèvres. Les tentes furent bientôt dressées et nous nous assîmes autour de la flamme claire des feux ; il faisait assez froid, et un vent âpre soufflait de l’est, du côté de la Méditerranée ; nous avions un admirable ciel rempli d’étoiles et nous pouvions espérer que le temps continuerait à être beau ; à Tanger, dans les derniers jours, la pluie avait été fréquente.

Notre repas, peu compliqué, fut bientôt prêt ; les bergers nous vendirent du lait frais, et, après le thé, chacun se disposa à dormir ; un calme profond régnait autour de nous, nous n’entendions par moments que l’aboiement de l’un des chiens des bergers. Les conducteurs, après avoir entravé les pieds de devant de leurs animaux, s’étendirent sur le sol dans leur voisinage, simplement enveloppés de leur djellaba.

Nous n’avions traversé aucune localité, mais il en existait à quelque distance du chemin : les villages de Chrîb et d’Esouabha, encore habités par la tribu des Fâhs, qui domine dans le district de Tanger, et plus loin les petits villages de Chwouamha, Taïfi et Elbounin, habités par des familles des Ouadras. Les noms des rivières et des ruisseaux que nous avons passés sont : l’oued Souani, l’oued Emrorah, l’oued Sined et l’oued Dfel.

Quand nous nous levâmes le 19 de bon matin, nous n’avions que 9 degrés centigrades, et le froid nous sembla sensible ; nous abattîmes rapidement les tentes, chargeâmes les animaux et nous remîmes en route. Vers neuf heures il faisait déjà beaucoup plus doux, et enfin l’air devint très chaud. Le chemin conduisait du campement par des pentes escarpées au foundâq, qui s’élevait sur le penchant d’une montagne, dans un endroit visible de loin. C’est une grande cour entourée de quatre murs, avec des écuries pour les animaux et de petits taudis malpropres pour les voyageurs. Je ne puis assez prévenir ces derniers contre les foundâqs marocains, en raison de la vermine qui y fourmille. Je ne fis du reste que jeter un coup d’œil sur la maison ; un seul homme s’y trouvait, celui qui la louait de l’État. Il nous offrit du café, mais nous repartîmes le plus vite possible en lui laissant un petit pourboire. De cette maison, située à plus de 200 mètres au-dessus de la mer, on a un beau coup d’œil sur le paysage de montagnes qui l’entoure. Deux chemins s’y bifurquent : l’un descend vers Tétouan ; l’autre, qui se prolonge vers Kasr el-Kebir et Fez, est suivi par les habitants de Tétouan qui veulent se rendre dans la capitale du pays.

Le chemin descendant du foundâq était fort mauvais, très raide et couvert de débris de roches, de sorte que les animaux devaient y être menés à la main. Les montagnes environnantes sont d’abord constituées par le même grès ferrugineux ; puis viennent des roches dolomitiques, du rauchwacke[5] et des couches calcaires. Les éboulis sur les pentes et dans les vallées sont très importants, car de nombreux torrents y coulent dans les années pluvieuses. Nous arrivâmes, en montant de nouveau, dans le pays de Ouadras. Les montagnes disposées en cercle autour de ce canton s’élèvent jusqu’à 600 mètres. Nous traversâmes un col de 280 mètres d’altitude par une température de 22 degrés centigrades à l’ombre. De là le chemin descendait de nouveau, en franchissant de petites collines et les pentes de montagnes plus élevées, de telle sorte que, le plus souvent, les chevaux devaient être tenus à la main. Enfin, vers midi, nous avions traversé le pays montagneux, et une large et fertile plaine s’ouvrait devant nous, limitée également à l’horizon par de hautes montagnes, devant lesquelles s’étendait une longue chaîne de collines basses. Entre celles-ci et les montagnes s’élève Tétouan. Mais il nous fallut encore deux heures de marche pour traverser la plaine sous le soleil de midi et pour franchir la chaîne de collines. Le chemin nous conduisit alors sur un beau pont, puis de nouveau à gauche dans une plaine fertile et bien cultivée ; enfin, à un tournant, nous aperçûmes tout d’un coup Tétouan, avec ses maisons blanches, la kasba, les longues murailles dentelées et les tours quadrangulaires des mosquées. Nous eûmes encore à chevaucher une heure et demie avant d’atteindre la porte de la ville ; nous traversâmes un petit ruisseau, où nous dûmes faire halte, pour abreuver nos animaux épuisés ; quelques gorgées d’eau fraîche et courante nous firent aussi grand bien. Sous la conduite de notre machazini, qui fut amicalement salué par la garde, nous pénétrâmes par la porte obscure dans les ruelles étroites de la ville.

Comme je l’ai dit, le pays, depuis le foundâq jusqu’à Tétouan, porte le nom de Ouadras, ainsi que les habitants, dont les petits villages sont invisibles, cachés qu’ils sont dans les vallées latérales. Le nom de la rivière dans le voisinage du dernier campement était l’oued Amrah ; nous passâmes ensuite l’oued Agras et l’oued Charoub et enfin, sur un pont, l’oued Merra, qui s’unit à l’oued Bousfeka, sur lequel est situé Tétouan.

J’aimai mieux accepter l’hospitalité de l’Arabe Hamid Salas auquel j’étais recommandé et qui m’offrit une jolie maison vide, que de descendre dans le prétendu hôtel del Universo, misérable auberge juive. Les maisons de Tétouan sont d’un modèle uniforme ; la plupart n’ont qu’un rez-de-chaussée, et les chambres donnent dans une cour pavée ouverte. Au-dessus des appartements est un toit plat qui sert de terrasse, mais où ne vont guère que les femmes. La partie inférieure des murs est ornée avec goût de jolies faïences, et le sol dallé est couvert de nattes et de tapis. Je fis loger dans un foundâq mes serviteurs et mes chevaux, et je restai seul avec le machazini et Jacob dans la maison, où nous nous installâmes. Deux grandes chambres nous parurent les meilleures : j’en conservai une pour moi ; l’autre servit de cuisine et de chambre à coucher pour mes deux compagnons. Hamid Salas, Arabe au visage bienveillant, parut très content et très honoré de m’avoir chez lui et me l’exprima de toutes les manières.