Tétouan est une antique cité, et dès la domination romaine il existait au même endroit une localité du nom de Thagat. Plus tard les Arabes occupèrent aussi ce pays, et ils sont encore les maîtres de la ville, malgré les fréquentes tentatives des Espagnols pour la prendre. Elle a été souvent détruite dans la suite des temps. En 1310 elle fut reconstruite par un sultan de la race des Mérinides, du nom d’Abou Thabet Amer ; mais dès 1400 les Espagnols la détruisaient de fond en comble, car c’était une retraite très commode pour les pirates, si redoutés à cette époque. Reconstruite plus tard, la guerre de course s’y développa de nouveau, et le marquis de Santa Cruz la détruisit encore en 1564. Les Arabes la rebâtirent encore ; et le dernier bombardement eut lieu en 1860, dirigé, comme toujours, par les Espagnols. Les traces de ce siège sont encore visibles, et tout le quartier voisin de la rivière est plus ou moins ruiné. Par suite, la ville est très peu peuplée et renferme une foule de maisons vides ; presque tous les Arabes aisés ont plusieurs maisons, qu’ils habitent tour à tour. Le nom actuel de Tétouan est expliqué d’une façon singulière par les Arabes. Ils prétendent qu’il y a longtemps, quand le pays était souvent menacé par les farouches Berbères des montagnes du Rif, la coutume existait de placer un veilleur en permanence sur un haut minaret. A l’approche du danger, il criait : Tet-Taguen ! Tet-Taguen ! (Ouvrez les yeux ! ouvrez les yeux !), d’où vint plus tard, dit-on, le nom de Tétouan, ou, comme on l’écrit souvent, Tétaouan (Tztaouan).

La ville est une place forte, entourée de murailles solides et élevées, qui naturellement ne pourraient résister aux pièces européennes, ainsi qu’on l’a bien vu. Elle est dominée par une haute kasba, dans laquelle demeure le gouverneur et où se trouve le siège des autorités. Tétouan peut avoir 20000 habitants, peut-être un peu plus, dont un quart au moins sont des Juifs espagnols.

Les nombreuses rues qui s’enchevêtrent irrégulièrement dans la ville sont extraordinairement étroites, sombres et malpropres ; on sent que le contrôle européen y manque. Bien des témoignages annoncent pourtant la grandeur et la richesse passée de Tétouan. Beaucoup de maisons sont très belles à l’intérieur, et celles qui sont situées vers la rivière ont de beaux jardins, quoiqu’ils soient négligés maintenant. Il habite là quelques opulentes familles arabes, qui, dans les derniers temps, se sont fait construire des maisons admirablement belles, à très grands frais. Les visiteurs de Tétouan doivent examiner surtout la disposition intérieure des maisons des Briza, ainsi que celles des familles Arrhasini et Chtîf. Elles sont construites dans le plus pur style mauresque et très richement ornées de belles peintures et de décorations en stuc.

Il y a de nombreuses mosquées à tours quadrangulaires, ainsi que des tombeaux de saints ; la population passe, en général, pour très fanatique. Au milieu de la ville se trouve une gigantesque place carrée avec l’église catholique et, tout près d’elle, le consulat espagnol. Un médecin européen qui tient une petite pharmacie y vit également. La population européenne consiste en Espagnols de la plus basse classe, ouvriers, petits marchands et surtout aussi coupeurs d’écorce, car les forêts d’alentour sont très riches en chênes-lièges ; le liège est d’ailleurs embarqué en contrebande, car le gouvernement marocain n’en permet pas l’exportation.

Les Juifs n’habitent pas, comme à Tanger, avec le reste de la population, mais dans un quartier spécial, la mellah, qui est fermé le soir par des portes ; c’est ce qu’on nomme ailleurs le ghetto. Si les quartiers arabes sont déjà malpropres, la mellah est d’une saleté tout à fait effrayante. Dans ses rues étroites habitent des milliers de Juifs, entassés dans de petites maisons, d’une manière absolument contraire à l’hygiène.

La position de la ville est extraordinairement belle. La rivière de Bousfeka (ou oued el-Yelou) s’est creusé un lit entre des montagnes hautes de 1000 mètres et débouche, en coulant vers l’est, dans la mer, près du cap Martin. La ville s’élève en terrasses, sur le flanc nord de la montagne, et du toit des maisons on a une vue magnifique, par-dessus la vallée couverte de jardins, sur les crêtes déchiquetées des montagnes du sud marocain. Malheureusement la rivière a peu d’eau, et son embouchure est complètement ensablée. C’est une particularité qui se présente pour beaucoup de rivières et de ruisseaux se jetant dans la mer ; à quelques centaines de pas du rivage, leur eau disparaît tout à coup dans le sable, et un large banc s’étale entre la rivière et la mer. Si Tétouan appartenait à une puissance européenne, le plus pressé serait de draguer le Bousfeka, à son embouchure comme dans son cours inférieur, de façon à pouvoir conduire les navires aux portes mêmes de la ville ; la distance est d’environ une lieue, et les frais ne seraient pas considérables. Quand les Espagnols assiégèrent Tétouan en 1860, ils construisirent une route du cap Martin jusque vers la ville, pour pouvoir transporter les pièces nécessaires au bombardement.

Lorsqu’ils durent rendre la ville au Maroc après la paix, la route fut abandonnée, et en temps de pluie le chemin du cap Martin est extrêmement boueux. Dans tout le Maroc il n’y a pas une route carrossable ; l’Arabe n’a aucune idée d’une chose semblable et passe partout avec ses chevaux, ses mulets ou ses ânes.

La colonie européenne est peu nombreuse à Tétouan ; seule l’Espagne y a un consul ; les autres États y ont de soi-disant agents consulaires, ordinairement négociants israélites. L’Espagne est du reste le pays qui a le plus d’intérêts dans cette ville, importante par sa situation favorable et le développement de son industrie. Celle-ci est très considérable, et tout le Maroc est alimenté par Tétouan de certains articles. Les objets en cuir, et surtout les pantoufles, les ceintures, les sacs, etc., tous de couleur variée, y sont fabriqués en grandes masses ; les longs fusils élégamment ornés qu’on y fabrique, et qui sont en partie incrustés d’argent avec beaucoup de goût, sont très connus. Les broderies d’or et de soie ainsi que les peintures sur bois de Tétouan sont également célèbres ; on trouve dans le bazar, grande réunion de simples petites boutiques, de très belles étoffes anciennes magnifiquement brodées.

Il y a également beaucoup de vieilles armes, sabres, poignards, etc. ; l’amateur d’antiquités et de bibelots orientaux peut aisément dépenser beaucoup d’argent à Tétouan. Les poteries et les belles faïences de diverses couleurs pour le revêtement du sol et des murailles y sont également célèbres. Tétouan est une des plus importantes cités du Maroc, et l’on comprend facilement que le sultan fasse tout pour conserver une ville qui lui est si profitable.

Le jour qui suivit mon arrivée, je remis mes lettres de recommandation officielles et fus naturellement accueilli des autorités arabes avec toute la cordialité possible, sans toutefois qu’elles s’inquiétassent le moins du monde de me faciliter des excursions quelconques autour de Tétouan. Partout où j’arrivais, je devais prendre les trois inévitables petites tasses de thé, coutume qui réduit au désespoir le nouveau venu au Maroc. C’est une règle que celui qui reçoit la visite doit offrir à son hôte du thé et une pâtisserie particulière ; le thé est préparé en présence de l’hôte par le maître de la maison. Le serviteur apporte sur un grand plateau de cuivre jaune, brillant, richement décoré, une petite bouillotte, une quantité de petites tasses, des boîtes à thé, à sucre et à menthe, ainsi qu’un grand chaudron de cuivre plein d’eau chaude. Le thé vert de Chine (car le noir est inconnu au Maroc) est aussitôt mis, avec quelques énormes morceaux de sucre, dans la bouillotte ; on y ajoute ensuite un peu de menthe, qui fait disparaître le vrai goût du thé ; les tasses sont remplies de la chaude boisson et ingurgitées avec grand plaisir. Il est de mode d’en prendre trois. Il faut que l’Européen s’habitue tout d’abord à ce thé sucré et extrêmement aromatique, car il a à le supporter plusieurs fois par jour.