Le consul d’Espagne, à qui j’avais fait une visite, m’invita à assister le soir à un mariage arabe, où il était convié lui-même. Je fus naturellement aussitôt prêt, et le soir, vers huit heures, nous nous rendîmes, le consul, sa femme et sa belle-sœur, le vice-consul, un agent consulaire anglais, un Allemand qui se trouvait là par hasard et moi, dans la maison où se donnait la fête. Elle était déjà presque remplie d’hôtes, qui écoutaient un orchestre composé de six artistes. La musique marocaine, qui est toujours accompagnée de chant, a certainement un côté original ; mais on peut difficilement dire que son bruit monotone et ses accents plaintifs et pénibles constituent quelque chose de beau. Les artistes avaient trois grands instruments en forme de guitare, dont ils jouaient avec des bâtons de bois, deux petits violons pour lesquels ils se servaient d’archets, et un tambour garni de clochettes et couvert d’une seule peau, sur lequel ils frappaient avec leurs doigts. Ils jouaient et chantaient sans discontinuer, avec une persévérance effrayante, presque insupportable, pendant que la nombreuse société absorbait de grandes quantités de thé vert et de pâtisseries sucrées, assaisonnées d’essence de rose et d’autres produits aromatiques. Les causeries des Arabes, qui s’amusaient évidemment, étaient tranquilles et sérieuses ; il n’y avait ni cris, ni discussions, ni chants, ni toasts, comme on en voit en Europe dans des fêtes analogues. Toutes les boissons fermentées y manquaient complètement, car les Marocains sont des croyants très stricts pour ce qui tient à l’interdiction des spiritueux de tout genre. De temps en temps les serviteurs circulaient dans les pièces soigneusement ornées, avec des encensoirs pour purifier l’air ; les Arabes faisaient également entrer dans les manches de leurs vêtements la vapeur parfumée. Les hôtes étaient aspergés d’eaux odorantes ; les Européens présents en recevaient sur leurs mouchoirs, et les Arabes sur leurs vêtements, sur leur tête et même dans leur cou ; on sait que les Orientaux ont une grande prédilection pour les parfums.

A l’exception des deux femmes européennes, la compagnie était uniquement composée d’hommes, car les femmes mahométanes sont strictement exclues de toute solennité où les hommes prennent part ; mais, des galeries et par de petites fenêtres, de curieuses figures de femmes et de petites filles regardaient avidement dans la salle, complètement remplie d’hommes. Les Européens présents attiraient surtout leur curiosité, car les femmes marocaines n’en voient jamais et sont toujours enfermées dans leurs chambres quand un infidèle entre dans la maison. Dans les rues, elles marchent complètement enveloppées.

Vers dix heures, la musique cessa brusquement, et quatre hommes couverts de djellabas brunes entrèrent dans la salle. Ils commencèrent alors un concert comme je n’en avais jamais entendu ! Deux d’entre eux soufflaient dans un long instrument en forme de flûte, et ils n’en tiraient que des notes longues, élevées et pointues à pénétrer les os ; les deux autres accompagnaient cette mélodie de grands bruits de cymbales, se suivant à longs intervalles. Cette musique infernale dura près d’une demi-heure, et, pour nous autres Européens, elle était à peine supportable dans cet espace étroit ; chacun respira quand ces quatre hommes disparurent et que le sextuor reprit des exercices plus paisibles. Vers minuit vint le souper. Nous fûmes conduits dans une petite chambre, où nous nous accroupîmes de notre mieux sur des divans bas ; une table ronde fut dressée à notre portée et on y déposa trois gigantesques plats de viande et un aussi grand plat de sucreries ; ni couteau, ni fourchette, ni serviette, mais une cruche d’eau pour accompagner ce repas de viandes trop grasses. Chacun saisit avec ses doigts de la viande de bœuf et d’agneau, ainsi que du poulet rôti, et, sur les invitations répétées de notre hôte, qui était tout à sa joie, nous mangeâmes gaiement. Le plat de friandises contenait un mélange de farine et de miel frit dans l’huile et saupoudré de cannelle. Enfin, un serviteur fit circuler un plat et du savon ; chacun versa un peu d’eau chaude sur ses mains. En notre honneur fit son apparition une vieille serviette qui avait déjà assisté à plusieurs soupers de ce genre ; les Arabes méprisent de pareilles superfluités et s’essuient les mains à leurs vêtements.

Nous fûmes un peu consolés quand on fit circuler de bon café noir ; l’hôte s’assit près de nous, et un de ses serviteurs, un eunuque, dut chanter et danser devant nous ; son chant était une litanie en ton de fausset, effrayante à entendre ; les Espagnols présents en furent enchantés et le déclarèrent un grand artiste.

Vers une heure nous fûmes congédiés, car l’heure des femmes arrivait. Les dames du consul demeurèrent encore pour attendre l’arrivée de la fiancée, mais, nous autres hommes, nous dûmes partir, nolens, volens. Les deux principaux personnages, à notre idée du moins, de toute fête de mariage, la fiancée et le fiancé, manquaient à cette fête arabe : le dernier doit prier dans une mosquée jusque très avant dans la soirée ; l’autre reste jusqu’à minuit chez ses parents et est alors transportée, sur une petite litière de forme particulière, à la maison du fiancé ou à celle de son père, où le jeune homme voit pour la première fois sa femme à l’issue de la fête.

Le jour suivant, j’entrepris, en compagnie du consul d’Espagne et de quelques-uns des inévitables machazini, une excursion vers le Kitân ou Kitzân, sur les hauteurs au sud de Tétouan et l’un des plus beaux points de vue du voisinage. Le chemin descendait d’abord de la ville vers la rivière ; après l’avoir traversée, nous passâmes dans une plaine extrêmement fertile, couverte de nombreux jardins d’orangers très bien arrosés, et qui s’étend au pied des montagnes. Le chemin devenait ensuite plus raide et souvent se bornait à un sentier large d’un pied entre la roche et les eaux torrentueuses des ruisseaux. Nous nous reposâmes dans le voisinage d’une petite mosquée d’où s’étendait une vue magnifique sur la ville de Tétouan, si romantiquement située, et au dernier plan sur les pittoresques montagnes de calcaire et de dolomite.

Le jour suivant, je visitai les montagnes au nord-est de la ville, où, à ce que m’avait dit un Espagnol, on avait trouvé du charbon de terre. Le chemin partait de la porte du Nord et passait devant le cimetière juif ; les tombes sont toutes recouvertes de plaques calcaires de quatre à cinq pieds de long, blanchies à la chaux et ornées de dessins primitifs, ressemblant à de l’écriture. Dans le voisinage sont de nombreuses carrières d’où l’on a tiré ces pierres tombales. Nous montâmes encore et nous atteignîmes un ravin où se trouvait un amas de pierres. L’Espagnol qui m’accompagnait prétendait y avoir creusé un trou dans lequel il avait trouvé du charbon. A la vérité, il y avait sous l’éboulement de petits morceaux de charbon, mais qui pouvaient (car je m’en défiais un peu) y avoir été apportés. En cherchant plus longuement, nous y trouvâmes du grès gris jaunâtre, à grain grossier, et contenant de nombreux et insignifiants débris de plantes transformées en carbone, de même que des couches minces d’excellent charbon, très brillant. Cette trouvaille indique certainement la présence en cet endroit d’un dépôt de charbon, et il ne s’agit pas là de lignite tertiaire de formation récente, mais d’une couche de date plus ancienne, sinon appartenant aux véritables formations carbonifères. La couche de grès carbonifère apparaît sous le calcaire blanc dolomitique et aussi sous le grès rouge. Pour s’assurer de l’existence de ce dépôt, il faudrait creuser un puits, qui montrerait s’il existe là un véritable dépôt charbonnier, ou des amas isolés et de minces couches. Un dépôt de ce genre, si près de Tétouan et à une heure de la mer, serait pour le Maroc d’une valeur tout à fait inestimable. Mais le gouverneur marocain est si lent dans ses résolutions et si peu disposé aux entreprises industrielles, surtout quand elles ont rapport aux recherches minières, qu’il est probable que les Européens auraient difficilement la permission de commencer des travaux d’essai.

Dans les collines basses placées comme contreforts entre Tétouan et les montagnes dont j’ai parlé, se trouve un dépôt formé de sable, d’argile et de marne, qui est extrêmement riche en pétrifications appartenant à l’étage tertiaire moyen. Cette argile sert à fabriquer des poteries ; devant la porte de la ville se trouvent les fabriques, dans de petites excavations des collines. C’est là que fut tué un Espagnol, une année avant mon arrivée à Tétouan. Il y avait alors une épidémie, et le conseil de santé européen avait décidé qu’un cordon sanitaire serait établi, de sorte que personne n’entrerait dans la ville sans être interrogé au préalable. Un jour il arriva près de l’employé de la santé stationné devant la porte de la ville une troupe d’Arabes, parmi lesquels un chérif. L’employé leur refusa l’entrée s’ils n’apportaient d’abord une permission particulière du consul. On dit que le chérif dit alors à l’un de ses compagnons qu’ils étaient de mauvais mahométans s’ils ne pouvaient même obtenir qu’un chérif entrât sans difficulté dans une ville arabe. Là-dessus un des Arabes se jeta sur l’employé espagnol et l’étendit raide mort ; après quoi toute la compagnie s’enfuit, naturellement. Sur les réclamations énergiques du consul d’Espagne, on finit par saisir à Tanger, au bout d’un long espace de temps, un homme que l’on accusa du meurtre et qui fut exécuté à Tétouan, sur la place du marché et de la façon la plus barbare, quelques mois avant mon arrivée. Il fut lié à un pieu fixé à un mur dans le voisinage du consulat espagnol, et toutes les demi-heures on tira sur lui un coup de feu mal dirigé, de manière à le blesser simplement, et, comme le misérable n’était pas encore mort après plusieurs heures, le consul d’Espagne demanda qu’on mît fin à ses souffrances ; sur quoi il reçut le coup de grâce. Du reste, jusqu’à la fin il avait protesté de son innocence, et la plupart des Arabes en étaient convaincus. Mais, comme le vrai coupable n’avait pu être trouvé, grâce à la protection du chérif, on avait pris pour victime expiatoire le premier venu, coupable peut-être d’une vétille.

J’avais l’intention d’aller de Tétouan vers le sud, dans le pays de montagnes complètement inconnu qui forme la frontière entre l’Algérie et le Maroc, et d’abord à Chichaouan, dans le pays du même nom. J’avais à peine exprimé ce désir, que tous s’y opposèrent unanimement : mon soldat me déclara qu’il était engagé pour Tétouan et pour le pays d’Andjira au nord de la ville ; le châlif (remplaçant de l’amil, c’est-à-dire du gouverneur) assura qu’il ne pouvait m’y laisser aller, car la population du pays était en pleine révolte contre le sultan et tuerait infailliblement un Chrétien qui viendrait chez elle ; le consul espagnol pensait également qu’il avait une sorte de responsabilité à mon égard et qu’il était tenu de me dissuader énergiquement d’une excursion sans la permission du châlif. Ce dernier déclara enfin, sur ma demande réitérée, qu’il allait adresser une lettre à Sidi Mouhamed Bargach, ministre marocain à Tanger, et qu’il lui soumettrait la question ; si le ministre m’en donnait la permission, je pourrais partir, et alors il me fournirait des soldats d’escorte.

Pour ne pas demeurer inutilement à Tétouan, j’entrepris plusieurs excursions dans le voisinage. Le 24 novembre au matin, je partis en compagnie d’un Espagnol qui habite Tétouan depuis sa plus tendre enfance, Cristobal Benitez, pour aller dans les montagnes du sud-est, au pays des Beni Mada’an. Cette tribu a une fâcheuse réputation, et on me disait dans Tétouan que je ne pourrais l’affronter qu’avec une très forte escorte. Je trouvai de paisibles laboureurs, heureux qu’on ne leur fît aucun mal. Ils habitent dans de petits villages de 30 à 50 huttes, généralement placés sur des collines, d’où l’on a une très belle vue sur les montagnes qui entourent Tétouan. Leurs maisonnettes, carrées, ne sont point belles ; elles sont construites en terre battue, mélangée de roseau et de clayonnage. Une foule de chiens à demi sauvages aboient furieusement contre l’étranger quand il entre dans un village. Toute la tribu habite les huit villages suivants : Zazourout, Darbouisef, Darabala, Oud’har, Zalmadi, Boudara, Kanikra et Elma’asem. Ce dernier nom se présente souvent pour des lieux peu éloignés de la mer et dont les habitants s’occupent de la préparation du sel. Les Beni Mada’an sont en tout 1200 à 1500 âmes. Leur tribu habite les pentes nord des montagnes au sud de Tétouan, et surtout leur partie orientale, qui descend jusqu’à la mer. Les villages ne se dressent pas au-dessus des contreforts de grès rouge ; dans les hautes régions du calcaire on n’en trouve aucun ; ils sont donc à peu près à 100 mètres au-dessus de la mer. D’Elma’asem nous chevauchâmes le long du rivage vers le cap Martin, où se jette, ou plutôt disparaît dans le sable, le Bousfeka, que l’on nomme là oued el-Yelou. Au cap Martin se trouve une tour isolée armée de huit canons, dans laquelle un seul soldat monte la garde ; à peu de minutes de là, vers l’intérieur, s’élève la douane marocaine.