Rifiote des environs de Tétouan.
Du cap Martin nous chevauchâmes dans la vallée du Bousfeka pour remonter vers Tétouan, en suivant en partie le chemin établi par les Espagnols, et dont j’ai parlé. On se forme l’idée la plus exacte de la position topographique de Tétouan en revenant par ce chemin. Entre le cap Negro et le cap Marari s’étend vers l’ouest la large vallée du Bousfeka, qui porte différents noms selon les endroits. A Tétouan cette vallée est resserrée par un contrefort de grès rouge, s’avançant du nord au sud, de sorte qu’il reste seulement une passe étroite au sud des murs de Tétouan, par laquelle le fleuve se glisse entre la ville et la montagne. Sur ce contrefort se dresse Tétouan, sur une pente légère du sud au nord, de sorte que le plus haut endroit de la ville, la kasba, à peu près à 90 mètres de hauteur, est déjà dans la région du calcaire, tandis que le sous-sol de la ville appartient au grès rouge. La réputation qu’a value à Tétouan sa situation naturelle est pleinement justifiée.
Par les hautes eaux, de petits navires franchissent la barre et s’avancent un peu dans la rivière, pour recevoir les produits dont l’exportation est permise. Celle des oranges est particulièrement active ; elles sont produites, en excellente qualité, par les grands jardins qui couvrent la vallée fertile, mais souvent exposée aux débordements du Bousfeka. Ces oranges vont surtout de là, par de petits bâtiments côtiers, dans les ports algériens, et principalement à Oran ; malgré la douane, les découpeurs d’écorces, Espagnols habitant Tétouan, embarquent en contrebande de grandes quantités de liège, qui sont ensuite transportées en France.
Le 25 novembre, fut célébrée la fête de l’Agneau, qui répond à notre Noël. C’est une règle ici que chaque Mahométan doit tuer un agneau, de sorte qu’à cette époque il se fait à Tétouan un commerce actif de bestiaux. Dans l’intérieur des familles on a l’habitude de se faire des cadeaux, comme chez nous pour l’anniversaire de la naissance du Christ. La cérémonie du sacrifice de l’Agneau a lieu dans chaque ville, avec la coopération de la population, des soldats, des fonctionnaires et des prêtres. A Tétouan le caïd, les autres fonctionnaires et les chourafa se rendirent de grand matin dans une petite mosquée en dehors de la ville, près d’un cimetière mahométan. Là beaucoup de prières furent dites et un agneau sacrifié ; des coups de canon annoncèrent l’événement. La superstition consiste seulement en ceci : quand l’agneau, qui est frappé d’une façon particulière, peut être porté à la ville encore vivant, c’est un signe favorable pour la nouvelle année ; inversement, quand l’animal a expiré, c’est un présage de malheurs. Aussitôt que l’agneau est frappé, il est placé sur un mulet, que poussent deux cavaliers, et le tout part pour la ville dans une course échevelée, pour porter l’animal, encore vivant s’il est possible, au palais du gouverneur. Entre la mosquée et la porte de la ville, l’espace est couvert d’une épaisse foule d’hommes et de femmes ; mais la fête est surtout pour la jeunesse mâle. Elle cavalcade en habits de fête et de grand matin sur des chevaux, des mulets et des ânes ; quand le coup de canon retentit et que les trois cavaliers paraissent, tous les jeunes gens se lancent à leur suite avec des cris de joie retentissants.
La fête de cette année n’était pas aussi brillante, car peu de soldats étaient demeurés à Tétouan ; le reste ainsi que le gouverneur se trouvaient dans les districts montagneux du sud, où les habitants s’étaient encore une fois révoltés contre le sultan.
J’employai mon après-midi à une nouvelle excursion autour de Tétouan. Nous visitâmes une caverne au nord de la ville, dans la région du grès rouge ; celle-ci s’avance assez loin dans la montagne. Nous avions pris des lumières, et nous y rampâmes quelque temps ; mais la température y était insupportable, et, comme d’ailleurs nous ne trouvâmes rien que quelques épines de porc-épic, nous en partîmes bientôt. Dans les couches de marne et d’argile situées non loin de là, nous recueillîmes quelques fossiles, et nous visitâmes une carrière dans laquelle le grès rouge se développe en belles plaques verticales ; nous arrivâmes ensuite à une antique tour mauresque, nommée Kal-lalîm, d’où l’on a une jolie vue jusqu’à la mer. Nous revînmes à Tétouan par de beaux jardins plantés d’orangers, de figuiers, d’oliviers sauvages, de caroubiers et d’un autre arbuste à moi inconnu, qui porte un fruit jaune dont on fait une sorte d’eau-de-vie. Je rencontrai dans la ville un Arabe, chérif de Chichaouan, et j’utilisai naturellement cette rencontre pour lui parler de mon projet. Il me dit qu’il croyait à un soulèvement dans les montagnes environnantes, mais que néanmoins il circulait des marchands entre Tétouan et Chichaouan et que je pouvais très bien y aller ; il consentait même à m’y accompagner.
Ce soir-là j’assistai à deux noces israélites ; les deux fêtes furent les mêmes, mais l’une des familles était très riche, et l’autre moins. La fiancée est étendue sur un lit dans la maison de ses parents, et ses proches la parent en présence d’une foule d’invités. Aussitôt qu’on la retire du lit, très élevé et garni de rideaux, elle doit ne plus ouvrir les yeux, mais les tenir constamment clos. Quelques vieilles femmes commencent alors à la coiffer d’une perruque et d’une foule de hauts et minces cylindres de fin filigrane d’or et d’argent ; dès qu’une pièce de la parure est mise à sa place, les femmes commencent un cri particulier ; pendant tout ce temps, les sœurs et les amis de la fiancée frappent sur des tambourins en chantant, de manière à faire un grand bruit dans ces pièces souvent étroites et combles de spectateurs.
Puis on peint la fiancée ; ses sourcils, déjà noirs par eux-mêmes, sont encore teints en noir, et sur ses deux joues est peinte une grande tache rouge, qui lui sied... horriblement, et défigure d’une manière désagréable le plus joli visage. Le reste de la figure est poudré à blanc, et la malheureuse créature reste là pendant des heures, raide comme une poupée de cire, avec défense de bouger ou même d’ouvrir les yeux. Les vêtements de la fiancée et des filles d’honneur sont garnis de magnifiques broderies d’or, et leur coiffure est riche et originale. Quand cette toilette publique, qui dure des heures, est terminée, la fiancée est portée par quelques hommes sur une chaise, de la maison de ses parents à celle de son fiancé, sous l’escorte de la jeunesse féminine et masculine, menant grand bruit dans les rues et portant de petites bougies de cire. La véritable remise de la fiancée à son futur mari a lieu le matin suivant ; mais le jeune couple doit avoir auparavant triomphé de plusieurs épreuves. On me dit que, chez les Juifs strictement orthodoxes, l’usage est le suivant. Le mari doit rester très peu de temps avec sa femme, le matin qui suit cette fête ; puis la jeune femme lui est reprise, menée au bain et ramenée chez ses parents. Ce n’est qu’au bout de quatorze jours que le jeune mari prend véritablement possession de sa femme. Il est vraiment singulier de voir quels raffinements les hommes emploient pour se rendre réciproquement la vie pénible, et comment la mode et les coutumes influent sur les circonstances naturelles et normales de la vie, pour en faire une sorte de caricature.
Le jour suivant, le temps devint mauvais, et j’eus toutes sortes de contrariétés. Un petit malaise me retint à la chambre ; le chérif de Chichaouan vint pour me déclarer qu’il ne pouvait partir avec moi ; évidemment le châlif le lui avait interdit. Quand enfin, le 28 novembre, les lettres de Tanger arrivèrent, je fus complètement désappointé. Chez le consul espagnol il y eut, ce matin-là, sur cette question de Chichaouan, une sorte de conférence, à laquelle le châlif fut également invité. Ce dernier me prévint que Sidi Mouhamed Bargach ne trouvait pas les circonstances assez favorables pour permettre à un Européen d’aller dans ce pays ; le soulèvement prenait de plus grandes proportions, et le danger y serait considérable. Par suite, le châlif de Tétouan ne pouvait me laisser partir pour Chichaouan.