On me remit des lettres, conçues dans le même sens, des consuls allemands et anglais (ce dernier représentait l’Autriche) ; ils assuraient que ce serait dangereux, que je ne devais pas mettre ma vie en péril, qu’ils en seraient jusqu’à un certain point responsables, etc. ! Cela suffisait pour me prouver que je ne pouvais continuer à voyager au Maroc de la façon dont j’avais usé jusque-là ; que les recommandations officielles peuvent être utiles pour la personne du voyageur, mais non pour le but du voyage. Je fus donc forcé de préparer un autre plan et je pris la résolution de marcher vers Ceuta par les montagnes du pays d’Andjira au nord de Tétouan, et de revenir de là sur Tanger. Auparavant il me fallut attendre un temps plus favorable ; le vent et la pluie continuaient, de sorte que je pouvais à peine quitter la maison. Les rues et les places de Tétouan étaient devenues un lac de boue, à peine franchissable à pied.
Le 30 novembre eut lieu, dans l’église catholique, un service pour la fête du mariage du roi d’Espagne avec la princesse autrichienne Marie-Christine ; l’après-midi, les Espagnols voulurent improviser un combat de taureaux sur la grande place du marché ; mais l’affreux temps contraria tout. Les Espagnols ont en effet apporté en Afrique leur prédilection pour ce plaisir barbare ; faute de matadores célèbres, on se contenta d’exciter un taureau et finalement de le frapper à mort sur la place du marché.
Le 1er décembre, le temps devint enfin un peu meilleur et je pus partir. Je n’étais, naturellement, pas entièrement satisfait de mon séjour à Tétouan, puisque mon projet d’excursion à Chichaouan n’avait pas réussi ; en outre, le mauvais temps m’avait beaucoup gêné pendant ces derniers jours.
Le 1er décembre 1879 je quittai Tétouan, après avoir calmé par des pourboires l’importunité de la bande de serviteurs indiscrets qui prétendaient tous m’avoir obligé. Mon excellent hôte Hamid Salas ne voulut accepter aucun argent ; mais, comme il m’avait fourni du fourrage pour mes chevaux pendant tout mon séjour, il accepta de l’argent en retour, tout en insistant sur ce fait que cet argent était exclusivement pour l’orge qu’il m’avait livrée ; il ne voulait pas qu’on pût dire en aucun cas qu’il avait accepté un payement pour la maison qu’il m’avait laissée. En compagnie d’un jeune négociant allemand, il nous accompagna jusqu’à une heure de la ville.
La première partie du voyage nous mena de Tétouan jusqu’au cap Negro et de là, en suivant la mer, jusqu’à Ceuta. Le chemin conduisait d’abord dans la direction du nord-est, par la plaine de la vallée du Bousfeka. Sa surface est constituée par une couche d’humus, sous laquelle se trouve un limon orangé qui repose sur du gravier. De nombreux ravins de plusieurs mètres de profondeur, entaillés par les torrents pendant les temps de pluie dans cette plaine couverte de palmiers nains, mettaient à vif cette constitution du sol. Nous nous approchâmes ensuite d’une chaîne de collines basses, qui, courant de l’est à l’ouest, s’étendent jusque vers la mer et sont constituées par du schiste argileux. Au versant sud de cette petite chaîne se trouve le village de Kallalin, habité par des Arabes de la tribu des Haoussa ; une vieille tour de garde du voisinage, d’origine arabe, porte le même nom. Avant d’avoir franchi les contreforts de ces collines, nous passâmes le petit oued el-Lil, qui roulait très peu d’eau. Il ne se jette pas directement dans la mer, mais se perd en une foule de petits bras, qui disparaissent dans les sables. Le chemin était par places très bon, car l’argile schisteuse dont j’ai parlé contient de nombreuses veines de quartzite, qui se désagrègent et forment une espèce de gravier. Arrivés au sommet de la chaîne de collines, nous eûmes un beau coup d’œil : à droite et devant nous s’étendaient les flots bleu foncé de la Méditerranée, avec les deux colonnes d’Hercule, les rochers fortifiés de Ceuta et de Gibraltar et, bien au loin, la côte espagnole jusqu’à Malaga. A gauche, au contraire, s’élevaient les dents blanches des montagnes calcaires qui constituent le pays d’Andjira. Nous descendîmes le flanc nord des collines et nous suivîmes un instant la mer, pour aller camper vers midi de l’autre côté du Lil. En face de notre bivouac s’élevait une montagne qui montrait très nettement des couches fortement pliées ; c’était un grès blanc micacé, qui par places était couvert d’oxyde de fer ; cette roche domina longtemps dans le terrain que nous traversions. Par bonheur pour nous, la rivière roulait peu d’eau et était séparée de la mer par une barrière de dunes, dont nous nous servîmes comme d’un pont ; dans les hautes eaux, il faut faire un détour de plus de trois lieues en amont pour le franchir. Les pays sont nommés d’après les rivières qui les arrosent, comme, par exemple, celui de l’oued el-Lil et plus loin celui d’Asmir.
Le chemin du Rio Asmir à Ceuta va, en général, du sud au nord, parallèlement à la mer, qu’il ne suit pas toujours immédiatement. Au contraire, il nous fallut traverser de nombreux contreforts de la montagne, presque toujours sur des sentiers escarpés et pierreux. Les roches, qui dominent verticalement la mer de 20 à 30 mètres, consistent surtout en schiste argileux micacé, dirigé de l’est à l’ouest, et qui s’incline très fortement vers le nord. Au loin on aperçoit les dents des rochers calcaires de la sierra Bullones, ou du djebel Zatoût.
Le soir vers sept heures, nous atteignîmes la zone neutre, étroite bande de terrain entre Ceuta et le territoire marocain ; nous y dressâmes nos tentes, car il était plus commode et plus agréable de camper à l’air libre que de nous enterrer dans une petite funda[6] de la ville espagnole. Sur les hauteurs devant nous étaient des soldats espagnols, déguenillés et les pieds nus, placés en guise de gardes-frontières ; et derrière nous, sur la rive droite de la charmante vallée herbeuse, se trouvait une misérable hutte avec quelques soldats marocains.
Comme nous étions fatigués et que je voulais partir de très bonne heure le matin suivant, je me dispensai d’aller à Ceuta, distant d’une lieue ; j’y envoyai seulement quelques serviteurs pour acheter des vivres et du fourrage. Notre bivouac était dans un endroit si beau, qu’il y avait une vraie jouissance à s’étendre sur le gazon, après une journée fatigante.
Pendant toute la marche du jour nous n’avions vu que quelques villages ; le pays est à peine habité et nous n’y avions rencontré des bergers que par exception. Le long de la côte, d’ailleurs, le terrain n’est pas particulièrement fertile ; c’est seulement quand on s’approche de Ceuta et que les montagnes boisées du nord du pays d’Andjira s’avancent jusqu’à la mer, que le pays devient plus beau et plus riche.
Les rapports entre les gardes-frontières marocains et espagnols me parurent tout pacifiques ; mais pourtant, pour éviter des difficultés, on a déclaré neutre une bande étroite de terrain.