Le 2 décembre au matin, nous partîmes pour nous enfoncer dans les montagnes ; il s’agissait d’aller voir l’amil du district d’Andjira, et nous espérions atteindre le soir même sa kasba. Le temps était redevenu très beau, et le chemin de ces montagnes boisées promettait d’être agréable. Nous traversâmes le petit oued Sidi-Ibrahim ; le chemin passait ensuite sur les pentes à droite et consistait en sentiers rocailleux et à pentes rapides, pendant qu’en face, sur la rive gauche, la belle route des Espagnols resplendissait. Des deux côtés se trouvent de nombreuses maisons de gardes et des tours ou des châteaux autrefois fortifiés, appartenant aux Espagnols et aux Marocains, et qui montrent en partie des traces d’une haute antiquité. Les avant-monts de la sierra Bullones, que nous traversâmes, ne renferment pas d’altitudes considérables. La maison de garde no I est à 95 mètres ; le no II à 190 mètres ; le no III à 212 mètres et le no IV à 234 mètres.

Femme des environs de Tétouan.

Nous franchîmes alors un col de 310 mètres de hauteur, d’où la vue s’étendait sur la mer et les montagnes ; droit devant nous s’élevait la masse puissante du djebel Mouça, sur les pentes méridionales de laquelle se trouve la jolie Aïn (Source) Simala, dont l’eau est bonne. De là nous prîmes une direction plus au sud-ouest et nous fîmes halte vers midi sur un col de 420 mètres, d’où un chemin pittoresque nous fit descendre sur un petit plateau.

Après un repos d’une heure, pendant lequel nos chevaux avaient mangé, nous repartîmes ; mais le beau temps dont nous avions joui jusque-là changea tout à coup ; un vent violent soufflait du sud-est, et de gros nuages s’amoncelaient.

Le chemin nous conduisit, toujours en montant, à travers une zone de grès violet : l’altitude était de 442 mètres ; puis nous atteignîmes une région composée surtout de schiste argileux calcaire dont les couches allaient du nord-est au sud-ouest et tombaient à pic vers le nord-ouest. Nous avions atteint le plus haut point de la route (553 mètres), et nous commençâmes à descendre.

De ce col un sentier d’une difficulté indescriptible conduisait dans la vallée ; les chevaux de bât, lourdement chargés, tombaient à chaque pas, car toute la pente était couverte de gros blocs calcaires, qui montraient souvent des formes d’effritement comme on en voit dans les Karrenfelder[7] des Alpes. Arrivés au bas de cette pente, nous continuâmes vers le sud-ouest, en passant devant Soko Tlaza Andjira (Marché du Mardi), et nous atteignîmes enfin, vers quatre heures, le village de Jouaïb. L’endroit où se tient chaque semaine le marché n’est pas habité ; il ne s’y trouve que des échafaudages qui servent de comptoirs, et chaque mardi les gens des environs s’y réunissent pour vendre et acheter. Tout ce qui a rapport aux marchés est très bien réglé dans le Maroc, et l’on y trouve beaucoup d’endroits où depuis un temps immémorial se tient chaque semaine un marché.

Nos chevaux étaient très fatigués, il commençait à pleuvoir et nous n’avions pas de guide qui pût nous indiquer le chemin le plus direct pour aller chez le caïd Mouhamed Kandia. Dans ces conditions il valait mieux passer la nuit dans ce village. Mais les habitants étaient loin d’avoir des mines amicales, et mon machazini en avait déjà peur. Il nous pressa de continuer aussitôt notre route, et finit par trouver un homme qui prétendit connaître le chemin le plus court vers la kasba.

On nous avait dit que la route était très courte, mais nous n’en mîmes pas moins deux heures et demie pour atteindre la kasba. Le chemin était affreux, le guide le connaissait mal, et nous ne pûmes arriver que tard dans la soirée, sous une pluie battante.

Tout le village consiste en huit grandes maisons ressemblant à des forteresses et qui, séparées par de grands intervalles, sont dispersées dans le fond de la vallée aussi bien que sur les pentes de la montagne. Le village est d’un abord difficile, et aisé à défendre. Les habitants du district, Berbères en très grande partie, ont l’habitude de s’installer dans des endroits des montagnes aussi difficiles à atteindre que possible, pour être en sûreté contre les soldats du sultan. Mais le pays d’Andjira est aujourd’hui complètement sous sa domination, et les habitants supportent l’amil parmi eux ; comme partout, il a à sa disposition un grand nombre de machazini. Le district s’étend de Ceuta jusque dans le voisinage du cap Malabata (à l’est de la baie de Tanger) ; de là la frontière occidentale va vers le sud-est jusqu’aux Montes de Boman, qui figurent sur beaucoup de cartes, et la frontière méridionale s’étend jusqu’un peu au nord du cap Negro. Le district est presque exclusivement un pays de montagnes ; plusieurs sommets y dépassent 1000 mètres d’altitude. Il contient 74 villages, qui sont pour la plupart de simples hameaux de quelques douzaines de maisons ; les habitants s’occupent d’élevage ; partout où leur rude terrain laisse voir un peu de sol cultivable, ils plantent de l’orge. Cette céréale constitue dans tout le Maroc la seule nourriture des chevaux, et la farine d’orge, sous forme de pain ou de couscous, sert de nourriture à une grande partie des habitants. En général, ici comme dans les campagnes de tout le Maroc, la population est très pauvre ; la mauvaise administration du pays a une grande part de responsabilité dans cette misère, car les paysans trouvent qu’il est bien inutile de tirer d’un sol fertile en lui-même plus qu’il ne faut pour leur entretien.