Le caïd Mouhamed Kandia était un homme d’apparence assez sympathique, qui fut fort étonné de voir arriver un Européen par un tel temps, dans ce coin de terre reculé, mais qui pourtant nous reçut très amicalement. Pour mon compte, je dus descendre dans sa maison, pendant que mon compagnon Benitez et le machazini recevaient l’hospitalité dans une maison voisine. Après un peu de repos, l’inévitable thé fut apporté, et mon interprète, aussi bien que le soldat, furent appelés ; ce dernier s’en trouva extrêmement flatté et baisa en grande humilité la main et les vêtements du gouverneur. Le caïd s’informa alors des motifs de mon voyage et comprit avec peine que la seule curiosité de connaître les gens et le pays m’y ait amené. Puis je dus lui raconter les derniers événements politiques d’Europe ; il s’intéressait surtout à Bismarck et à la guerre franco-allemande. Le nom du puissant homme d’État a pénétré jusque dans les régions les plus éloignées du Maroc, et presque partout je dus en raconter autant. Après le thé vint un souper plantureux, consistant en l’inévitable couscous avec de la viande d’agneau, des poulets rôtis et enfin de nouveau du couscous, mais qui était sec, avec du sucre, de la cannelle et des raisins conservés. Nous ne bûmes que de l’eau, et les convenances me défendirent d’envoyer chercher une bouteille de vin dans mon bagage ; les Marocains ne boivent jamais de boissons fermentées. Dans ce pays le repas du soir a toujours lieu très tard, souvent après dix heures ; car on attend volontiers les hôtes qui peuvent survenir, pour ne pas être obligé de faire cuire deux repas.
Le caïd Mouhamed Kandia est considéré comme un gouverneur bienveillant et relativement humain, qui n’emploie pas trop violemment le système des exactions. D’ordinaire il passe une grande partie de l’année à Tanger, où il possède plusieurs maisons.
Le matin suivant, il faisait encore mauvais temps, mais nous fûmes forcés de partir ; quand dans ces montagnes il commence à pleuvoir, cela dure des journées entières, et il était impossible que nous attendissions le retour du beau temps. Après avoir encore pris notre part d’un abondant déjeuner et avoir été surpris par un concert, donné par l’une des effroyables troupes de musiciens comme j’en avais déjà entendu à la noce arabe dont j’ai parlé, nous prîmes congé. Notre marche recommença alors par des vallées boueuses, des plateaux humides et des montagnes à pic, presque toujours sous une pluie battante et par un vent froid très piquant, de sorte que les observations de tout genre étaient presque impossibles. La direction générale que nous avions prise pour revenir à Tanger était celle du nord-ouest ; mais vers midi un messager du caïd nous arrêta, en nous avertissant qu’il ne fallait pas songer à aller ce jour-là à Tanger, parce que nous ne pourrions passer les rivières, fortement grossies. Des montagnes au nord du pays d’Andjira il coule vers la mer une foule de petits ruisseaux, qui se gonflent beaucoup par les grandes pluies ; on doit souvent attendre pendant des jours entiers que leur eau se soit écoulée. Nous demeurâmes dans un petit village, que nous atteignîmes vers trois heures, mais dont les habitants furent désagréables au plus haut point. Ils craignaient, puisque nous venions avec un machazini, d’être obligés de payer la mouna[8]. Le vent violent qui régnait partout nous empêcha de dresser les tentes, et nous dûmes nous abriter dans une maison vide, mais qui fourmillait de vermine ; malgré la fatigue, aucun d’entre nous ne put fermer l’œil. C’était une misérable hutte d’argile, à moitié ruinée, où le vent sifflait de tous côtés et où la pluie coulait à flots ; nous y passâmes la nuit de fort méchante humeur, après un souper très sommaire.
Le 3 décembre au matin nous partîmes, quoiqu’il plût encore ; mais il nous aurait été impossible de demeurer plus longtemps dans ce village. Au début, le chemin suivait encore la direction du nord-ouest, puis bientôt il nous mena droit vers l’ouest, parallèlement à la mer, dans la direction de Tanger. Quoique la distance soit courte, nous employâmes tout le jour à la parcourir ; la pluie cessa, il est vrai, bientôt après, mais le sol était si détrempé, que nos animaux, épuisés et surmenés, ne pouvaient avancer. Souvent aussi nous dûmes faire des détours pour trouver un gué sur les rivières, qui étaient encore grossies. Je fus donc fort heureux de me retrouver dans Tanger, et j’oubliai dans la maison hospitalière du ministre d’Allemagne les fatigues de mon excursion, qui avait assez mal réussi dans sa deuxième partie.
A Tanger le temps avait dû être horrible, car depuis trois jours aucune lettre et aucun journal n’étaient arrivés, et les bateaux à vapeur n’avaient pu continuer leurs voyages par une grosse mer. Le 5 décembre il pleuvait encore un peu, et de nouveaux nuages s’amoncelaient à chaque instant ; mais, la mer étant devenue plus calme, quelques navires purent sortir. Pendant la nuit du 5 au 6 décembre il plut encore une fois à torrents, mais cela parut être le signal de la fin, et le dimanche 7 nous eûmes une matinée admirable, par un temps frais et clair. Quelques danseurs de l’oued Sous, pays au sud de la chaîne de l’Atlas, s’exhibèrent ce jour-là dans le jardin de la légation. Ce sont des Berbères à peau brune, qui parcourent les marchés de tout le Maroc et amusent le public de leurs représentations.
La troupe consistait en deux Berbères et un Nègre, qui frappait sur un grand tambourin ; l’un des Berbères grattait d’une sorte de guitare, l’autre avait des castagnettes de fer énormes, de près d’un pied de long, qu’il manœuvrait adroitement. Après leur danse, le Nègre montra ses talents d’escamoteur et de jongleur. Il mit de la ouate dans sa bouche et en tira des rubans de diverses couleurs, fit passer de l’argent dans les vêtements d’un petit garçon, etc., bref les tours ordinaires chez nous ; enfin il fit des tours d’adresse avec des fusils, des sabres, des tasses à thé et autres choses semblables.
Pour acheter différents objets nécessaires à mon voyage dans l’intérieur, je fis le 10 décembre la traversée de Gibraltar ; la mer était extraordinairement mauvaise, et la plupart des passagers souffrirent beaucoup du mal de mer ; je restai quelques jours à Gibraltar, et pus y réunir bientôt ce dont j’avais besoin, grâce à l’intervention amicale du frère du consul allemand. Je retournai à Tanger le samedi 14 décembre.
Le jour suivant, nous entreprîmes par un beau temps une chevauchée vers le cap Spartel et les prétendues cavernes d’Hercule ; de grand matin nous n’eûmes que 7 degrés centigrades, mais, aussitôt que le soleil s’éleva un peu, la température devint extrêmement agréable.
Par l’intermédiaire du ministre d’Allemagne à Tanger, je fis la connaissance d’un homme qui, dans la suite, me fut de la plus grande utilité. Sidi Hadj Ali Boutaleb était depuis peu arrivé à Tanger. Sa famille a des terres dans la province algérienne d’Oran ; il semble qu’il n’ait pu s’entendre avec les Français et qu’il ait été banni, prétendait-il, pour causes politiques. Il lui fut permis d’aller en Tunisie ou au Maroc, et il préféra le dernier pays. Sa famille est un peu apparentée au célèbre émir Abd el-Kader, qui vit aujourd’hui à Damas (1879). M. Weber, ministre d’Allemagne à Tanger, qui a vécu plus de vingt ans à Beyrouth et a bien connu le célèbre chef arabe, a souvent rencontré Hadj Ali chez lui. Hadj Ali a entrepris plusieurs fois des voyages en France dans la suite de l’émir, de sorte qu’il est assez au fait des coutumes européennes ; il prétend même avoir fait une grande expédition à travers la Syrie, la Perse, l’Inde jusqu’au Japon.
Quoi qu’il en fût, nous nous entendîmes dans la maison du ministre pour un voyage à Timbouctou, où il prétendait être déjà allé une fois. A la vérité, la mission qui m’avait été confiée à l’origine par la Société africaine d’Allemagne, consistait seulement en des études à faire dans l’intérieur du Maroc et, tout au plus, dans le haut Atlas ; mais, dès le premier abord, je m’étais proposé d’exécuter un projet plus étendu. Avant d’arriver à Tanger, j’avais fait à Paris chez M. Duveyrier la connaissance d’un Juif célèbre, Mardochaï ben Serour, qui a résidé longtemps à Timbouctou et à Araouan. Sa famille est fixée dans le petit sultanat indépendant de Sidi-Hécham, entre l’Atlas et l’oued Draa, dans la ville d’Akka. Mardochaï avait été chargé par M. Beaumier, autrefois consul de France à Mogador, de prendre des mesures topographiques avec des moyens primitifs et de rassembler des collections d’histoire naturelle ; Mardochaï s’est surtout fait remarquer en formant un grand herbier de plantes du sud marocain, qu’il a envoyé à Paris. A diverses reprises il s’est fait une fortune, et l’a perdue de même, parce que ses caravanes ont été détroussées. Il vient souvent maintenant à Paris, pour y chercher des secours, quoique je sois persuadé qu’il n’en a pas autant besoin qu’il veut bien le dire ; le peu de familles juives fixées et tolérées dans son pays ont toutes du bien, ainsi qu’on me le dit plus tard ; j’ai rencontré à ce moment plusieurs de ses parents.