Quand je vis cet homme à Paris, il m’indiqua une route pour aller au Tafilalet par le Maroc et l’oued Draa ; plus tard j’ai pris, en partie du moins, le chemin indiqué par lui : j’ai trouvé que ses indications n’étaient pas toujours exactes et que l’on doit accepter ses itinéraires avec une grande défiance. L’entretien que j’eus avec cet homme a certainement contribué à me faire à l’idée de traverser le Sahara. Il me donna également une lettre de recommandation pour son frère Nezzim Serour, que je n’ai pu voir, puisque je n’ai pas été à Akka même. Du reste, étant donnée la condition sociale des Juifs du pays, cette lettre m’aurait servi à peu de chose.
J’avais déjà complètement formé à Tanger le plan de mon voyage de Timbouctou ; je voulais visiter d’abord les deux capitales du Maroc, Fez et Marrakech, puis passer l’Atlas, et de là atteindre un point où se rassemblent les caravanes allant vers Timbouctou. Je proposai ce plan à Hadj Ali Boutaleb, et il le déclara exécutable si je voulais me soumettre à certaines conditions posées par lui. Il s’agissait d’abord de l’attitude à prendre en face des Mahométans stricts, dont je ne connaissais d’ailleurs pas suffisamment les mœurs et les coutumes. Nous arrêtâmes, en présence du ministre d’Allemagne, que Hadj Ali me suivrait en qualité d’interprète et de compagnon de voyage ; que je déférerais à ses prescriptions quand il serait nécessaire ; que, si nous atteignions Timbouctou et si nous en revenions, il recevrait 4000 francs d’indemnité, naturellement outre tout ce dont il aurait besoin en route. Si nous ne parvenions pas à Timbouctou et si nous étions forcés de revenir sur nos pas, il ne recevrait rien. Hadj Ali accepta ces conditions et se montra très heureux d’entreprendre ce voyage, car on l’avait banni d’Algérie sans aucune ressource.
Pour ne pas dépendre d’une personne, j’engageai aussi l’Espagnol dont j’ai déjà parlé, Cristobal Benitez, de Tétouan, qui parle et écrit couramment l’arabe et témoignait d’un grand désir de faire ce voyage. Comme beaucoup des Espagnols de Tétouan, de son métier il est découpeur d’écorce ; mais, par son éducation et son intelligence, il est beaucoup au-dessus de ses compatriotes de cette ville. Ses parents ont émigré d’Espagne depuis longtemps, et il est venu au Maroc tout enfant. Il m’avait accompagné déjà dans ma petite expédition préliminaire aux environs de Tétouan, et j’avais reconnu qu’il comprenait le but de mes recherches. Je lui confiai la surveillance des domestiques, les animaux de selle et de bât, le paquetage, le soin des tentes, etc. Après notre retour il devait recevoir par jour un douro espagnol, outre ce que nécessiterait son voyage. Le serviteur juif Jacob fut également réengagé, au moins pour le voyage dans le Maroc ; plus tard il ne devait plus m’être utile. Je repris encore le même machazini, Mouhamed Kaléi, jusqu’à Fez, résidence du sultan et notre premier but.
Je louai sept chevaux, qui devaient tous, sauf le mien, être chargés de bagages et porter en outre l’un de mes gens ; le Juif qui m’avait loué les animaux la première fois revint encore avec moi, joint à deux conducteurs. Je payai pour le voyage a Fez 12 douros par cheval ; c’est assez cher, et, pour voyager longtemps au Maroc, il vaut mieux acheter des chevaux et des mulets. Mais pendant mon séjour à Tanger il n’y eut pas beaucoup d’animaux tels que j’en désirais acheter ; il y avait assez de bons chevaux, mais ils auraient été trop chers. Quand on a beaucoup de bagages, il vaut mieux louer des chameaux ; mais avec ces animaux on va naturellement beaucoup plus lentement.
Une foule d’autres préparatifs m’étaient également nécessaires. J’avais fait faire deux nouvelles tentes d’après le modèle de celle que m’avait prêtée le ministre d’Allemagne, et qui, faites de trois couches d’étoffe superposées, se sont bien comportées et ont été faciles à tendre et à transporter. Je reçus de la légation, à titre de prêt, plusieurs lits de camp, des pliants et une table démontable, en même temps que toutes sortes d’ustensiles de cuisine. La légation possédait un assez grand nombre de ces objets, qui provenaient du voyage du ministre, deux ans auparavant, auprès du sultan. Nous n’avions pas besoin de nous inquiéter de notre nourriture, car nous avions à attendre partout la mouna ; il fallut seulement emporter du vin et du cognac, et aussi des médicaments, tant pour notre usage que pour les indigènes, qui prennent pour un médecin toute personne qui voyage en apparence pour son plaisir. Avant tout, la quinine est nécessaire, puis un ou plusieurs purgatifs ou astringents, la poudre d’émétique, la poudre de Dower, qui servent de calmants. Pour les Arabes, j’avais un sac plein de sulfate de magnésie, car je devais bien me garder de leur donner de la quinine, beaucoup trop chère, ou un médicament quelconque dont l’emploi intempestif eût pu avoir des suites fâcheuses. Une quantité suffisante de papier à dessin ou autre, de l’encre, surtout sous forme de poudre, et toute espèce d’ustensiles pour écrire ou pour dessiner, puis les divers instruments : tout cela était emballé de façon à être trouvé le plus vite possible. Dans les grands voyages, où il est nécessaire d’avoir beaucoup de bagages, on emballe souvent les objets les plus nécessaires avec tant de soin, que dans certains cas on ne les trouve pas, ou l’on n’arrive à eux qu’après avoir longtemps cherché et avoir ouvert de nombreux colis ; c’est une source de contrariétés, alors que la bonne humeur est une des premières conditions d’un voyage : les gens qui prennent tout au sérieux ou au tragique se préparent une foule de désagréments et de difficultés que les autres ne connaissent pas.
Tant que je voyageai dans l’intérieur du Maroc, je conservai mon nom et mon costume européen ; plus tard je changeai l’un aussi bien que l’autre. En fait d’argent, on doit prendre surtout de l’argent espagnol et français, aussi bien que des pièces d’or.
Malgré l’invitation amicale de passer encore les fêtes de Noël dans la maison du ministre d’Allemagne, je me décidai, aussitôt que tout fut prêt, à partir, et je fixai le lundi 22 décembre 1879 comme jour de mon départ pour l’intérieur.
CHAPITRE III
VOYAGE A FEZ.