Départ de Tanger. — Aïn Dalia. — Un café volant. — Had el-Gharbia. — La mouna. — La tribu el-Chlod. — Achra. — Oued M’ghazan. — Kasr el-Kebir. — Réception par le châlif. — Fâcheux état de la ville. — Anciennes ruines de la ville. — Mauvais climat. — Bataille de Kasr el-Kebir. — Départ. — Aïn el-Souar et les ruines de Basra. — Chemachah. — Had Tekkourt. — Ouezzan. — Djebel Mouley Bousta. — Rivière salée. — Sebou. — Vue de Fez et des montagnes de l’Atlas. — Arrivée à Fez. — Entrée dans la ville. — Mauvais logement. — Changement de domicile. — Méfiance contre Hadj Ali. — Les Européens à Fez.
Un vent piquant soufflait de l’est le matin du 22 décembre 1879. Il était assez tard quand nous pûmes nous mettre en route, car dans de pareilles circonstances il manque tantôt un objet, tantôt un autre, et il faut un certain temps avant que tout soit à sa vraie place. Les chevaux et les mulets arrivèrent assez tard ; il avait fallu raccommoder toute espèce d’objets de harnachement et de sellerie, et il s’écoula quelque temps avant que tous les animaux fussent également chargés. Les pièces du paquetage devaient être disposées de telle façon que le poids fût partagé également des deux côtés de l’animal ; des coussins et des tapis recouvraient le tout, de manière à permettre au cavalier de s’asseoir commodément. Mon cheval portait une de ces selles élevées, de couleur rouge vif, comme on en emploie au Maroc, et garnie de larges étriers, court chaussés. Mon interprète, Hadj Ali, était parti à cheval une heure plus tôt et nous rejoignit en route ; il était inutile que chacun dans Tanger sût qu’il partait avec nous. Comme d’ordinaire en pareil cas, une foule de gens s’amassa autour de nous, surtout des mendiants, et il fallut leur partager une quantité de flous, monnaie de cuivre marocaine, en échange desquelles je reçus des souhaits sans nombre pour la réussite de mon voyage. Vers dix heures enfin, tout était prêt ; je fis mes adieux, aussi courts que cordiaux, à toutes les personnes de la légation allemande, au consul autrichien et au malheureux peintre Ladein, qui était venu, lui aussi, pour me souhaiter un heureux voyage et que je ne devais plus revoir. Il me donna un jeune et joli chien, qui nous a accompagnés dans tout le Maroc ; mais, comme plus tard, dans le sud, les conditions de température avaient changé, il me fallut le renvoyer et je le donnai à l’un de mes serviteurs qui revenait sur ses pas et qui voulait l’employer comme animal de garde dans des jardins d’orangers qu’il affermait. Le chancelier de l’ambassade d’Allemagne, M. Tietgen, de même qu’un marchand allemand de Tanger, M. Hässner, voulurent à toute force m’accompagner une bonne partie du chemin ; vers midi nous fîmes une courte halte pour prendre ensemble un dernier et joyeux déjeuner, puis ces deux messieurs nous quittèrent.
Notre premier jour de marche fut très court ; nous voulions aller camper à Aïn Dalia (la Source des Ceps de vigne), et nous y arrivâmes peu après trois heures. La direction suivie avait été droit vers le sud. Immédiatement après Tanger, le pays devient très monotone : aucun bois, des champs labourés de terre brune, et, par places, des buissons de palmiers nains d’un vert brillant, dont les feuilles sont, comme on sait, employées à faire toute espèce de nattes, de tresses et de travaux de vannerie.
Une colline peu accentuée s’élève au-dessus de la large vallée fertile de l’oued Moughaga, et sur la rive gauche de ce cours d’eau, qui est dominante, se trouve le petit village d’Aïn Dalia. Les collines des environs sont constituées par du grès, souvent coloré en rouge par de l’oxyde de fer et dont une foule de gros blocs sont dispersés çà et là. La rivière est insignifiante et se traîne lentement vers la mer, divisée en divers petits bras. Les habitants du village sont de la tribu des Fahs, qui s’étend de Tanger assez loin vers le sud. Nous dressâmes nos tentes sur le penchant de la colline, qui nous abritait un peu du vent d’est, toujours extrêmement violent ; peu après notre arrivée, deux parents du chérif de Ouezzan apparurent avec une grande suite et passèrent la nuit dans le village. Depuis huit jours les Marocains sont dans une nouvelle année, la 1297e de l’Hégire, et dans le mois de Moharram.
La journée ne se passa, pas sans accident, car mes gens n’étaient pas encore entièrement au fait des animaux de bât et de leur paquetage ; mon serviteur Jacob tomba avec un cheval chargé, et ce fut un miracle que l’animal n’eût aucune blessure. Pour ma monture, qui n’était pas habituée aux chameaux, elle prit une telle peur à la vue de ces animaux qui passaient, qu’elle fit un grand écart et rompit la sangle de ma selle, de sorte que je tombai à terre avec cette dernière. Par bonheur, il ne m’arriva rien de sérieux, quoique les ruades de l’animal eussent fort bien pu m’atteindre.
Aïn Dalia est la première halte ordinaire pour les caravanes allant à Fez, quoiqu’elle ne soit qu’à quelques lieues de Tanger ; mais on ne voyage pas très vite au Maroc, et les gens d’importance doivent, presque obligatoirement, aller le plus lentement possible. Les voyages d’ambassade de Tanger à Fez durent d’ordinaire de douze à quatorze jours, tandis que l’on pourrait très aisément parcourir cette distance en moitié de temps.
Malgré la tempête formidable qui dura toute la nuit, nous reposâmes très bien dans nos excellentes tentes. Quand nous nous levâmes le matin du 23 décembre, le levante soufflait encore assez fort, et nous n’avions que 10 degrés centigrades. Le chargement des animaux prit encore tant de temps, que nous ne partîmes qu’à huit heures. Nous franchîmes la large vallée de l’oued Moughaga, passâmes une chaîne de collines basses, et arrivâmes à une petite rivière dont l’eau est un peu salée. Puis nous continuâmes vers le sud-ouest, par-dessus les contreforts ouest du djebel Habîb. Du plus haut point du chemin nous eûmes encore une fois, vers l’ouest, la vue de la mer et de la petite ville d’Arseila. Les roches que nous rencontrons sont composées d’un grès très ferrugineux et d’un beau conglomérat, qui se désagrège en gravier et qui fournit de bons matériaux pour les chemins ; l’eau des sources sortant du grès est également un peu ferrugineuse. Les couches de cette dernière roche, qui est la même que celle que l’on voit sur le chemin de Tétouan, vont du djebel Habîb, par Tétouan, jusqu’à la côte de la Méditerranée.
De là nous descendîmes dans la vallée de l’oued Hachouf ; après quoi nous arrivâmes sur un plateau fertile, s’étendant au loin vers le sud. Dans ce pays tout à fait inhabité, nous rencontrâmes tout à coup un café arabe. Deux hommes s’étaient établis sur un point dans le voisinage duquel passent presque tous les voyageurs allant à Fez ou en venant ; ils avaient allumé du feu à l’abri d’une roche et y faisaient chauffer un café noir très fort. Je pus me donner le plaisir tout à fait inattendu d’une tasse de café réconfortante, et mes gens en prirent aussi. Il paraît que de semblables cafés volants s’établissent souvent au Maroc sur des routes fréquentées par les caravanes, et qu’ils fournissent un plaisir certainement peu coûteux ; on ne paye pour une tasse, fort petite il est vrai, que quelques pièces de cette menue monnaie de cuivre marocaine dont nous avons parlé.
Ce beau plateau, nu, très propre à la culture et à l’élevage, consiste en calcaire blanc sablonneux et en marne, recouvert d’une couche de sable jaune ferrugineux, sur lequel repose le sol arable. La marne calcaire renferme de nombreuses coquilles fossiles, surtout des ostræa et des pecten, et forme certainement le prolongement méridional des formations tertiaires observées par moi à Tétouan.
Nous continuâmes à chevaucher sans interruption jusqu’à trois heures de l’après-midi, dans la direction générale du sud ; nous nous arrêtâmes près du village de Had el-Gharbia (marché du Dimanche de Gharbia), qui est encore un peu au nord du point d’el-Outed, signalé sur les cartes ; le cheikh du village se nommait Tsami ben Souina. Les habitants ne font plus partie de la tribu des Fahs, qui ne dépasse pas le versant nord du djebel Habîb, mais dépendent encore de l’amil de Tanger. La plus grande partie des villages consistent en petites maisons d’argile et de pierre, grossièrement bâties ; il s’y trouve aussi des douars (villages de tentes). Ces derniers consistent en de grands cercles formés par des tentes faites d’une étoffe brune et grossière de poil de chameau ; d’ordinaire les troupeaux sont rassemblés la nuit au centre du village. Les habitants sont des nomades, vivant exclusivement d’élevage, et qui changent de demeure, tandis que les Arabes sédentaires s’occupent de culture en même temps que de l’élève du bétail. Une malpropreté incroyable règne le plus souvent dans ces petites localités, et, d’après leur aspect misérable, on devrait conclure que la population y est très pauvre. Ce n’est pourtant pas toujours le cas ; ces simples nomades ont très peu de besoins, et toutes leurs richesses sont leurs bestiaux. En outre, la tendance commune à tous les peuples orientaux, qui consiste à dissimuler leur position réelle par les apparences d’une grande pauvreté, contribue également à donner aux habitations cet aspect misérable ; tant que ces peuples existeront, les dépositaires de l’autorité useront envers eux d’un système de dures exactions. Du reste, beaucoup de Juifs européens n’ont pas encore abandonné cette vieille coutume d’Orient qui leur fait dissimuler leur aisance.