Femmes marocaines de la campagne.
Jusqu’ici nous avons reçu chaque soir du chef de chaque village la mouna officielle ; il est tout à fait impossible de s’en dispenser. Il est certainement pénible pour un Européen de voir comment une population déjà misérable en soi est forcée de fournir à l’étranger qui la traverse et qui ne lui inspire pas le moindre intérêt, mais le plus souvent de la haine et de la rancune, comment cette population est forcée de fournir, dis-je, outre des vivres qui sont, il est vrai, à bon marché, des articles étrangers fort chers, comme du thé, du sucre et des bougies, que ces pauvres gens doivent d’abord acheter à haut prix des Européens. Mais, encore une fois, c’est l’usage ; si l’étranger veut les dédommager par un présent d’argent, ce dernier s’arrête toujours en route. Les machazini qui accompagnent les Roumis utilisent volontiers cette circonstance pour se faire donner des présents supplémentaires, un mouton, une paire de poulets, un pot de beurre ou quelque autre chose, de sorte qu’en général les habitants ne font point une mine amicale quand ils voient arriver un Européen avec une grande suite.
Peu de temps avant mon arrivée à Had el-Gharbia, quarante hommes des villages environnants avaient été pris et conduits à Tanger ; ils s’étaient peut-être révoltés contre les exactions de l’amil et de ses subalternes. Du reste, nous avions entendu déjà la veille, en passant le djebel Habîb, une violente fusillade ; des soldats du sultan étaient probablement encore en guerre avec des villages berbères révoltés.
En général, cette belle plaine si fertile était peu cultivée, et dans le voisinage des villages seulement on y voyait des champs d’orge, de froment ou de haricots ; ailleurs la plus grande partie du sol était couverte de bruyères, de palmiers nains, de chardons, d’oignons marins et de différentes mauvaises herbes. L’insécurité du pays empêche les habitants de cultiver plus qu’il n’est absolument nécessaire. La plus grande partie du sol appartient au sultan, qui en investit ses machazini.
Le matin suivant, nous eûmes un temps agréable. Le vent s’était calmé et une petite pluie était tombée durant la nuit ; vers sept heures du matin nous avions déjà 13 degrés centigrades, et dans la journée la température monta à 21 degrés à l’ombre. Vers le soir, le thermomètre indiquait encore 18 degrés. Le chemin que nous suivons aujourd’hui nous mène dans une direction méridionale, souvent faiblement infléchie vers le sud-ouest, et assez rapprochée de la mer, tandis qu’à gauche sont les montagnes. Tantôt nous traversons des plateaux avec un sable jaune foncé, tantôt de larges vallées, fertiles, mais plus ou moins boueuses. Au début nous étions encore dans le pays de la tribu des el-Gharbia, puis nous traversâmes quelques villages de la petite tribu des Ouled el-Mouça, puis le pays des el-Chlod, qui vont de la rivière M’ghazan jusque vers Ksâr (Kasr el-Kebir). Chemin faisant, nous vîmes de loin des ruines de murailles et de tours, que l’on me dit être d’origine romaine. Mais, comme au Maroc tout ce qui est étranger est roumi, ces débris pouvaient être des restes de la domination portugaise.
Aujourd’hui nous fêtons la veille de Noël aussi bien que possible ; les Arabes ont également une fête à cette époque, elle dure trois jours, c’est l’Achra. Ce mot veut dire « le dixième », car à ce moment de l’année le sultan se fait remettre la dixième partie des produits du sol et des troupeaux ; en effet, au Maroc, chaque riche doit donner aux pauvres, ce jour-là, le dixième de sa fortune. Malgré la piété marocaine, ces prescriptions du Coran sont suivies par l’infime minorité des fidèles.
Au contraire, les autres prescriptions n’en sont que plus fidèlement observées à cette époque ; ainsi l’abstinence de tous plaisirs est de règle, et aucun mariage ne peut alors avoir lieu.
Nous avions dressé nos tentes à quelques milles au sud du grand Tletsa Soko (Marché du Mardi) de Raisannah, où nous n’étions plus qu’à une heure de la rivière de M’ghazan. Le 25 décembre au matin, quand nous voulûmes nous mettre en route, nous eûmes des difficultés avec la population malveillante d’un village voisin. Un de nos chevaux était devenu indisponible, et ces gens ne voulurent pas le remplacer, quoique je leur offrisse une rémunération convenable. Leur méfiance est très grande, et ils craignaient qu’on ne leur rendît pas leur cheval. Nous nous trouvions dans un grand embarras. La pluie des dernières nuits avait transpercé et alourdi les tentes, ainsi que les autres objets, de sorte que nos autres animaux de bât n’avaient pu marcher qu’à grand’peine sur l’argile détrempée. Il fut heureux, dans ce cas, que nous eussions un machazini avec nous. Il s’empara du premier habitant venu, lui lia les mains, le fit agenouiller et le menaça de le retenir prisonnier jusqu’à ce qu’un cheval eût été amené. Cette menace fit son effet, et nous pûmes bientôt repartir. Il avait plu très fort cette nuit, et vers dix heures du matin la pluie recommença ; les chemins, si l’on peut appliquer ici ce mot, étaient, par suite, complètement défoncés. Avant midi nous atteignîmes la vaste plaine argileuse de l’oued M’ghazan. Nous traversâmes cette rivière à environ un mille au-dessus de son embouchure dans l’oued el-Kous. Les bords en sont hauts et escarpés, de sorte que, lorsque le lit est plein d’eau, les caravanes doivent souvent attendre pendant des semaines qu’elle se soit écoulée. L’insouciance et l’indolence des Marocains les empêchent d’avoir l’idée de construire un pont ou d’établir un bac ; c’est donc toujours avec de grandes difficultés qu’on peut faire descendre aux animaux lourdement chargés les berges de la rivière et leur faire traverser les eaux boueuses.
Après le passage de la rivière M’ghazan nous marchâmes vers le sud-est, jusqu’à ce que nous atteignîmes, vers cinq heures, les environs de la vieille ville de Ksor ou Kasr el-Kebir, que dans les ouvrages européens on nomme souvent Lxor. Nous avions traversé le pays de Kara’ta, ainsi que quelques villages, le groupe des Ouled Hadad, des Ouled Sidi-Boksiba et enfin la rivière de l’oued er-Rour, qui se jette dans le M’ghazan.