Nous étions encore à quelques lieues de la ville, quand un messager du chalif (le représentant de l’amil), Sel Arbi Kardi, arriva à notre rencontre, s’informa de notre voyage et repartit pour rendre compte de notre arrivée. Peu de temps avant d’atteindre la ville, le chalif vint à cheval au-devant de nous, avec une imposante suite de notables et de machazini, me salua et entra avec nous dans la ville en se plaçant à ma gauche. Les machazini avaient commencé leurs fantasias, et tiraient des coups de fusil, en signe de respect pour le Roumi.
Nous dressâmes nos tentes dans une prairie située devant la ville ; bientôt une foule de gens en sortirent pour nous voir. Le chalif resta également près de nous, pour entendre des nouvelles d’Europe : je trouvai toujours un public reconnaissant pour des récits au sujet des affaires politiques européennes. Nous nous étions à peine installés dans les tentes, qu’arriva une somptueuse mouna, un gros mouton, un grand pot de beurre, du thé, du sucre et des bougies, en même temps qu’une quantité d’orge et de paille pour nos animaux. Mon interprète rencontra un vieil ami, le cheikh d’un village du groupe d’oasis du Tafilalet, qui allait aussi à Fez ; mon compagnon espagnol trouva également un compatriote qui s’était fixé à Ksor ; il n’y a que peu d’Européens dans cette ville. Pendant la route, un jeune Arabe s’était joint à nous ; il venait de Tétouan, où son père est employé du gouvernement, et avait sur lui une assez grande quantité d’argent, qu’il portait à Fez, de sorte qu’il fut heureux de pouvoir voyager en nombreuse compagnie.
La pluie du dernier jour nous avait mis un peu en désarroi, et notre bagage était mouillé en grande partie ; comme, en outre, le Juif qui m’avait loué ses chevaux devait en chercher un pour remplacer celui qui était malade, nous décidâmes de rester ici le jour suivant. L’animal loué la veille fut renvoyé, et le propriétaire, qui nous avait accompagnés, fut évidemment fort heureux de pouvoir rentrer dans son bien : il avait craint qu’on ne l’emmenât de force jusqu’à Fez. Cette malheureuse population est tellement accoutumée à des actes de violence, et à tant de promesses mensongères de tout genre de la part des fonctionnaires, qu’elle est méfiante au plus haut point. Sur la grande place devant la ville étaient encore plusieurs caravanes importantes, formées en partie de chameaux, de sorte qu’il y régnait une vie active. Toutes les marchandises européennes sont transportées à Fez de cette façon. Les chameaux sont chargés chacun de 3 à 4 quintaux : ce qui rend leur allure très lente et ne permet que des étapes de quelques heures. Pour le transport des marchandises, les chameaux sont beaucoup plus économiques que les chevaux ou les mulets, et comme la valeur du temps est inconnue aux Marocains, ainsi que du reste à tous les Orientaux, il leur est tout à fait indifférent de faire avec leurs caravanes le trajet entre Tanger et Fez en dix jours ou en vingt. La simple construction d’une route carrossable serait d’un grand avantage pour tout le commerce : mais au Maroc on est extrêmement conservateur et attaché aux vieilles coutumes. Dans tout l’empire il n’y a pas une seule vraie route : ce ne sont que des sentiers muletiers, formés avec le temps.
De loin, Kasr el-Kebir fait un effet agréable, comme du reste toutes les villes d’Orient : les murs et les maisons, cachées entre les épaisses masses de feuillage des figuiers et des oliviers, surmontées de quelques palmiers élancés et des tours des mosquées, apparaissent comme une invitation au voyageur fatigué. Mais à l’intérieur !... la ville est située assez bas et est parcourue par un petit ruisseau dont l’eau vaseuse et malpropre répand des exhalaisons méphitiques, car c’est le réceptacle de toutes les immondices de la ville. Quand le cours de l’eau est complètement arrêté, ces monceaux de vase et de boue sont transportés hors de la ville, où ils créent de nouveau, par leur dessiccation, une atmosphère pestilentielle. Des masses d’ordures de ce genre forment des collines entières autour de Kasr et doivent s’être amoncelées depuis des siècles. En général, le Maroc est exceptionnellement sain : j’y ai à peine trouvé un endroit dont on pût dire qu’il fût d’un séjour fâcheux pour la santé. Pourtant la ville de Ksor est malsaine au plus haut point, et la plus grande partie des habitants souffrent de la fièvre. Les rues, si étroites que deux hommes peuvent à peine s’y croiser, et qui sont, en outre, généralement abritées par des nattes, de manière à empêcher tout accès de l’air ou de la lumière, sont, en temps de pluie, couvertes d’une couche de boue et de vase épaisse d’un pied, tandis que, par le beau temps, il y règne une poussière effroyable. Les maisons, presque toutes menaçant ruine et revêtues de chaux malpropre, sont petites et basses ; la population est misérable, sale, paresseuse et fiévreuse : bref, c’est un triste témoignage de la décadence d’une ville de commerce jadis grande et prospère, et dont la situation à mi-chemin entre Fez et la côte nord de l’empire semble faite pour un centre commercial. Dans les rues rôdent une foule de pauvres hères, Arabes fainéants des plus basses classes, vêtus de guenilles, trafiquants, Juifs malpropres, dont les femmes et les filles se tiennent à la porte même de leurs huttes, et font avec de grands rires leurs remarques sur les étrangers, pendant que les femmes des Mahométans regardent curieusement par les étroites ouvertures des maisons, ou du haut des toits. Je visitai également le bazar, réunion de petites boutiques dans lesquelles sont vendues toute espèce de marchandises indigènes et étrangères, surtout par des Juifs, qui ici sont fortement représentés et paraissent être assez bien traités, comme à Tanger : car ils ne sont pas enfermés dans une mellah, ainsi que dans la plupart des villes de l’intérieur, mais habitent au contraire au milieu des Arabes et ne sont pas contraints d’aller pieds nus de même qu’à Fez et à Marrakech. C’était jour de fête, et toute la jeunesse de la ville s’amusait bruyamment d’une sorte de jeu de bagues ressemblant à des montagnes russes.
Groupe de vieux cactus.
La ville a aujourd’hui tout au plus 20000 habitants ; mais elle doit avoir été jadis beaucoup plus grande, ainsi que le prouvent les anciennes murailles. Dans la nuit du 25 au 26 décembre, nous eûmes encore une pluie violente, mais le temps s’améliora ensuite et devint presque chaud, de sorte que nos tentes se séchèrent suffisamment. Je fis ce jour-là une visite au chalif, chez lequel se trouvaient une foule de cheikhs des environs ; il s’éleva entre eux une conversation politique et religieuse très animée, à laquelle mon interprète, comme toujours, prit une grande part ; l’inévitable thé fut servi en grandes quantités. Plus tard je reçus la visite d’un négociant français de Tanger, qui se trouvait là par hasard et voyage dans tout le pays pour acheter des bestiaux.
Le nombre des mosquées est surprenant dans cette ville relativement petite : il y en a au moins douze.
L’après-midi, j’entrepris une promenade dans le voisinage, pour visiter les vieux restes de murailles et de fortifications que les indigènes disent être d’origine romaine. Ces débris sont à l’est de la ville ; un peu plus loin on voit également une petite forteresse qui n’est qu’une ruine, mais dont le plan d’ensemble est encore nettement visible. Ces forteresses avaient des murailles hautes et puissantes, dans les parties supérieures desquelles se trouvent des ouvertures de fenêtres, tandis que le bas renferme quantité de petits trous réguliers qui servaient de meurtrières. Les matériaux des murs sont empruntés à un conglomérat fortement lié, comme on en emploie souvent pour la construction des môles ; les arcs des portes et des fenêtres sont faits des mêmes briques plates dont on use encore aujourd’hui au Maroc. A l’intérieur se trouve un puits profond, encore bien conservé. Le sol sonne souvent le creux dans les cours et dans les salles ; par places on voit des élévations de forme ovale en briques, qui formaient évidemment les entrées des citernes ou des passages souterrains placés au-dessous. Des restes semblables se trouvent à une certaine distance tout autour de la ville ; ceux de l’est sont, comme je l’ai dit, les mieux conservés ; d’après cela, la ville doit avoir eu jadis un périmètre considérable. Pour ce qui concerne l’âge de ces bâtiments, ils doivent dater de l’époque où les Portugais avaient encore de l’influence au Maroc. Il est difficile de décider, après une visite rapide, si ces constructions ont été élevées par les Portugais ou par les Arabes, qui auraient voulu se protéger contre les conquérants du pays. Il serait intéressant d’envoyer au Maroc une expédition historico-archéologique : on ferait peut-être à Ksor maintes trouvailles intéressantes. Les Arabes n’ont absolument aucune idée de recherches de ce genre ; leur intérêt ne s’éveillerait que si on devait y trouver des trésors.
Quand nous revînmes à nos tentes, une grande quantité de gens y étaient arrivés de la ville, souffrant de la fièvre et demandant des médicaments. Je n’eus pas autre chose à faire que de leur distribuer un peu de quinine, quoique je dusse être très ménager de cette précieuse substance. Comme le soir précédent, le chalif envoya quatre soldats pour nous garder la nuit ; ils se postèrent autour de notre camp et restèrent jusqu’au matin suivant. Les autorités locales ont une certaine responsabilité à l’égard des voyageurs et leur doivent protection contre les vols.