La grande plaine au nord de Ksor jusqu’à l’oued M’ghazan est d’un puissant intérêt historique. C’est là qu’eut lieu la terrible bataille entre les Arabes et les Portugais, dans laquelle, il y a plus de trois cents ans, l’héroïque mais fantasque roi Sébastien trouva la mort. Cette bataille contribua beaucoup à décider du sort futur du Maroc : avec elle disparut l’influence de la chrétienté dans ce pays, et encore aujourd’hui le Maroc est l’un des États mahométans du nord de l’Afrique qui ont su le mieux se dérober à l’influence de la civilisation occidentale. En présence des conséquences si importantes de cette bataille, et comme elle est peu connue en général, une courte description de ce fait peut trouver place ici. Je l’emprunte au livre du R. P. Fr. Manuel Pablo Castellanos : Descripcion histórica de Marruécos (Santiago, 1878), et au travail de Conring dont j’ai parlé déjà, Marokko (Berlin, 1880).

Le Portugal était vite tombé de la haute et puissante situation qu’il avait possédée à la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième, par suite de la politique cléricale du roi Jean III, sous lequel l’Inquisition et les persécutions contre les Juifs, aussi bien que l’influence des Jésuites, atteignirent leur plus haut degré. Par ses troubles constants à l’intérieur, le pays perdit aussi en considération au dehors, et les possessions portugaises sur la côte atlantique du Maroc furent souvent inquiétées par les Arabes. Le successeur et neveu de Jean III, Sébastien, qui avait été élevé par les Jésuites dans une piété fanatique, chercha la satisfaction de son ambition dans une lutte contre les Infidèles et, lorsque en 1574 le sultan Mouhamed el-Abd (le Noir), chassé du Maroc pour sa cruauté, vint en Portugal et demanda au jeune roi sa protection contre son oncle Abd el-Malek, il fut reçu à bras ouverts. Sébastien résolut, malgré les avertissements reçus de tous côtés, d’entreprendre une grande expédition contre le Maroc ; il rêvait probablement déjà d’un vaste État chrétien de l’autre côté du détroit de Gibraltar, et le sultan fugitif ne manqua pas de lui donner mille assurances favorables. Comme le Portugal seul ne pouvait fournir assez de soldats, le roi Sébastien réclama le secours des autres puissances chrétiennes et du pape ; il lui arriva, en effet, des renforts de divers côtés. Le pape Grégoire XIII envoya 600 Italiens sous les ordres de l’Anglais Thomas Sterling ; Guillaume de Nassau, prince d’Orange, envoya 3000 mercenaires allemands, sous un comte de Thalberg ; l’Espagne donna 1000 hommes, sous les ordres de Alfonso de Aguilar, et le Portugal mit sur pied 12 à 13000 hommes, 1500 chevaux et 12 canons. En outre on réunit un nombre considérable de bâtiments de différentes grandeurs. Sébastien voulut commencer avec cette petite armée la guerre contre les Infidèles, dans l’espoir qu’une foule de Marocains partisans du sultan dépossédé se joindraient à lui.

Quand il débarqua à Tanger, le 7 juillet 1578, Mouhamed el-Abd ne put lui amener que 800 arbalétriers et 400 cavaliers ; mais il espérait pourtant encore réunir un plus grand nombre de partisans, et dans ce but l’armée partit de Tanger vers le sud, le long de la côte atlantique. La flotte cingla vers le port d’Arseila, pendant que Sébastien prenait la voie de terre de Tanger par el-Araïch (Larache). Quand les troupes combinées de Sébastien et de Mouhamed se furent réunies à Arseila, elles commencèrent, le 2 août, à marcher contre la grande armée du sultan Abd el-Malek (du Mamelouk, d’après son surnom). De bien des côtés et même de la part de ses alliés, Sébastien reçut des avertissements le détournant de cette tentative, mais en vain. Le même jour, il rencontra la grande armée du Mamelouk marchant vers le nord, de sorte que les deux adversaires étaient le soir en face l’un de l’autre, séparés seulement par la rivière de M’ghazan. On dit que l’armée arabe était fort nombreuse ; on parle de 40000 cavaliers, 8000 hommes d’infanterie et 34 canons, outre une grande masse de troupes irrégulières. La position des Portugais étant très favorable, Abd el-Malek n’osa pas risquer l’attaque ; il comptait avec raison que le manque de vivres forcerait les Portugais à commencer la lutte. Le jour suivant survint une circonstance qui parut d’un bon augure pour les Chrétiens : Mouhamed el-Abd avait réussi à corrompre quelques membres de l’entourage de son adversaire et ils l’empoisonnèrent, de sorte que le Mamelouk tomba aussitôt très malade. Il sentit approcher la mort, mais il voulut auparavant anéantir les Infidèles, et, le soir du 3 août, il préparait tout pour le combat. Les Portugais étaient dans l’alternative de se retirer vers leurs ports fortifiés ou de combattre : ils ne pouvaient se maintenir plus longtemps en position, faute de vivres. On prétend que, dans le conseil de guerre qui fut rassemblé, un jeune capitaine, don Diego de Carbalho, entraîna par de violents reproches le roi Sébastien, qui hésitait à livrer bataille.

La formation de l’armée portugaise, d’après le récit que j’ai cité, était la suivante : les Espagnols, les Italiens et les Allemands composaient l’avant-garde ; au centre étaient les troupes d’élite portugaises, et l’arrière-garde comprenait les Portugais les moins disciplinés, couverts par 300 archers et 2 canons. L’étendard royal ainsi que l’ambassadeur d’Espagne et l’entourage du roi étaient à l’aile gauche : sur l’aile droite de l’arrière-garde était Mouhamed el-Abd, le Noir.

Le début du combat fut très favorable à l’armée de Sébastien ; elle passa le fleuve et poussa devant elle les bandes dispersées des Arabes. On dit qu’alors le Mamelouk expirant monta à cheval et força son armée chancelante à s’arrêter. Les Portugais furent accablés par l’énorme supériorité numérique de leurs ennemis ; l’arrière-garde jeta ses armes ; l’avant-garde fut repoussée, et les Allemands eux-mêmes ne purent longtemps résister ; la chaleur et la soif firent le reste : la bataille fut perdue. Le bruit se répandit alors que le jeune Abd el-Malek, déjà mourant avant la bataille, avait expiré. Il parut, pour un moment, que les Marocains allaient s’arrêter et être mis en désordre ; mais cet espoir dura peu. Les masses mahométanes se pressant sans relâche contre l’armée portugaise, si faible en nombre, tous se précipitèrent vers le fleuve dans une fuite irrésistible. Des milliers de Chrétiens trouvèrent la mort dans les eaux gonflées du M’ghazan ; ceux qui ne furent pas noyés devaient être massacrés dans leur fuite par les Arabes ou par la population. Quand Sébastien vit le sort de son armée, il se précipita avec sa suite au plus fort de la mêlée, et tous y trouvèrent la mort héroïque qu’ils cherchaient. En même temps que le roi tombèrent, parmi les personnages de distinction : le duc d’Aveiro, les chefs des familles de Bourgogne, de Foscari, d’Alfonso de Aguilar, de Francisco de Aldana, de même que l’Anglais Sterling et l’Allemand de Thalberg. Le sultan Mouhamed el-Abd, qui avait été la cause de cette malheureuse campagne, s’enfuit, et fut tué également. D’après les historiens, 18000 Arabes et 6000 Chrétiens perdirent la vie dans cette rencontre ; une partie de ces derniers furent pris, et 60 hommes seulement se sauvèrent à Arseila. Le corps de Sébastien fut retrouvé et enterré à Kasr el-Kebir par le frère du Mamelouk, le chérif Achmed ; plus tard il fut rendu au gouverneur de Ceuta. Ce ne fut pourtant qu’après des années qu’il fut déposé dans le cloître de Belem, à Lisbonne ; c’est ce qui explique l’apparition de plusieurs pseudo-Sébastien, qui prétendirent au trône de Portugal ; pendant longtemps toutes sortes de légendes coururent dans le peuple sur le compte de ce roi vaillant, mais fougueux et fantasque.

Rien ne rappelle plus aujourd’hui dans cette plaine argileuse une bataille si importante par ses résultats, et la grande masse du peuple marocain d’aujourd’hui sait à peine que le Maroc dut son existence à la victoire d’Abd el-Malek à Kasr el-Kebir. Aucune pierre, aucun indice ne rappelle que près de 30000 hommes sont enterrés là. Nul ne peut dire ce que serait devenu le Maroc si le pieux Sébastien eût été vainqueur et si le pays fût passé sous l’influence portugaise. « Au lieu d’être le point de départ de la régénération africaine, cette bataille fut le commencement de la nuit profonde qui cache encore ces pays sous les voiles sombres de la barbarie. » C’est en ces termes que le moine espagnol termine son récit de la bataille de Kasr el-Kebir. Il est pourtant douteux que le Portugal, déjà affaibli par le joug du clergé, eût été capable à ce moment d’opérer cette régénération, même à la suite d’une victoire. De même que Mahomet avait fait place à ses enseignements par le fer et par le feu, les élèves de Loyola auraient répandu la foi catholique en Afrique par l’intermédiaire des bûchers et des tortures. Les fanatismes religieux se valent, quelle que soit la religion qui les provoque, et jamais l’homme ne montre une telle bestialité que quand il s’agit de questions de croyances et de dogmes. Ç’a toujours été ainsi, et c’est encore le cas aujourd’hui.

Le 27 décembre, nous quittâmes l’hospitalière Kasr el-Kebir et nous suivîmes d’abord la direction du sud dans la large plaine limoneuse de l’oued el-Kous, à la rive nord duquel mène un large chemin pavé. Sans cette route il serait impossible, pendant une grande partie de l’année, de franchir ce passage, car les animaux y resteraient embourbés dans la fange. Après avoir passé la rivière et atteint un plateau un peu plus élevé, nous fîmes halte à une source fortement ferrugineuse, qui sort d’un conglomérat de grès fort dur. Le chalif de Ksor nous rejoignit ici et nous amena un mulet à la place du cheval tombé malade ; il craignait que nous ne fussions partis fâchés de n’avoir pu, la veille, louer un animal ; en outre il voulait encore une fois m’adresser ses remerciements pour quelques doses de quinine que je lui avais données.

Ce plateau est formé d’un conglomérat grossier et solide, consistant en grès rouge ferrugineux et qui a évidemment fourni les matériaux des anciens murs et des fortifications de Kasr el-Kebir. De là nous prîmes une direction plus vers le sud-est et nous croisâmes les contreforts orientaux d’une chaîne de collines basses, qu’accidentaient quelques sommets plus hauts et plus pittoresques. Cette chaîne était constituée par du calcaire avec de nombreux et volumineux rognons de silex et devait appartenir aux formations crétacées. Ensuite nous atteignîmes un plateau de conglomérat, et nous nous arrêtâmes vers trois heures dans un douar qui est à une demi-lieue à l’ouest des ruines de Basra ; un peu avant, nous avions passé le cours supérieur d’un petit ruisseau qui appartient déjà au bassin du Sebou. Le village dans lequel nous passâmes la nuit se nommait Aïn Souar, d’après une source sur les bords de laquelle se trouvait jadis une jolie maison, dont les ruines existent encore. En descendant de la chaîne de collines dont j’ai parlé sur le plateau, nous remarquâmes de nombreux tas de pierres ; on prétend que sous chacun d’eux gît le corps d’un voyageur massacré par les voleurs. On dit que tout le pays était autrefois très peu sûr, et qu’encore aujourd’hui les vols à main armée ne sont pas rares sur les routes.

Nous avions ce jour-là un beau temps, et les habitants du lieu étaient assez hospitaliers ; ils nous livrèrent volontairement la mouna et furent contents de me voir donner quelques pesetas à ceux qui nous l’apportaient. Le pays, favorable à la culture, était très bien cultivé ; nous y rencontrâmes aussi de nombreux troupeaux, de sorte que la population ne nous sembla pas misérable. Ces derniers jours nous avions vu une quantité surprenante de vanneaux, qui, n’étant pas poursuivis, sont dans ce pays très peu sauvages.

Les ruines de Basra passent souvent pour être d’origine romaine. Elles consistent en un mur très long et très solide, à peu près dirigé du nord au sud, qui est épais de 8 pieds et doit avoir été très élevé à l’origine ; dans la suite des temps, beaucoup des pierres de la partie supérieure se sont écroulées. A des distances de 100 pieds l’une de l’autre se trouvent toujours des saillies en forme de demi-cercles. La ville, ou la forteresse, était de forme quadrilatérale ; seul le côté ouest est presque tout entier debout ; les faces nord et sud manquent entièrement, et vers l’est il n’existe que quelques restes de murailles. Comme on a élevé dernièrement dans cet endroit un tombeau à un saint mahométan, on ne m’en laissa pas approcher. On dit qu’il existe dans les environs une foule de ruines de ce genre. Les habitants qui m’accompagnaient me contèrent qu’ils y trouvaient souvent des vases ou des urnes ; on y a rencontré également des pierres avec des inscriptions. Aujourd’hui tout est couvert d’un gazon si épais et de tant de mauvaises herbes de tout genre, qu’on ne peut rien distinguer en dehors des murs eux-mêmes. Pour trouver quelque chose, il serait nécessaire de débarrasser tout d’abord le terrain de cette épaisse végétation et d’enlever la couche supérieure d’humus ; il faudrait pour cela quelques semaines et une permission spéciale du sultan, car dans leur méfiance les habitants empêcheraient probablement toute recherche d’objets anciens, qu’ils attribueraient au désir de trouver des trésors. Il est parfaitement certain que les Romains pénétrèrent profondément dans le Maroc ; mais je n’ai pu, à cause du peu de temps dont je disposais, déterminer si réellement il s’agit à Basra, suivant les apparences, d’anciens restes romains, ou s’il faut attribuer ces ruines à un autre peuple. D’ailleurs toutes les probabilités sont pour une origine romaine ; les Portugais ou les Espagnols n’ont pas pénétré si avant dans le pays, et leur domination était limitée aux ports de la côte et peut-être au pays de Ksor.