Le matin du 28 décembre, nous quittâmes Basra et chevauchâmes par un beau temps vers le sud-est. Nous abandonnions la route choisie d’ordinaire par les Européens pour en prendre une plus courte. Les ambassadeurs suivent plutôt le chemin le plus long, et décrivent une grande courbe vers le sud-ouest, parce qu’ils rencontrent de ce côté de nombreux villages et surtout une quantité de pachas (amils), ce qui est un avantage aussi bien pour la sécurité que pour la commodité des Européens. Au contraire, notre chemin conduisait surtout à travers des contrées désertes. Nous rencontrâmes d’abord un endroit consacré, où se trouve le tombeau d’un saint, Sidi Mouça Sered ; il consistait en une petite maison à coupole, placée sur une hauteur, d’un blanc éblouissant et de forme élégante. Nous passâmes le village de Cherifi, franchîmes l’oued Nabada, qui appartient au bassin du Sebou, et arrivâmes dans une grande localité nommée Chemachah, où se trouvent également d’antiques ruines romaines. Non loin de là est le village d’Aïn el-Guirar, avec le tombeau du cheikh el-Yesia, célèbre parmi les Arabes marocains. Nous fîmes halte vers midi, dans le voisinage de Chemachah, près d’une source fraîche ; au nord-est nous voyions la montagne d’el-Sour-Sour, dont Gerhard Rohlfs fit l’ascension en 1864. De là, en continuant vers le sud-est, nous arrivâmes sur un plateau d’argile solide, qui ressemble extraordinairement au lœss, et nous vîmes devant nous un terrain bas, plat et fertile, avec cinq douars, dont les habitants sont de la tribu des el-Chlod. La contrée entière est pourtant habitée par les el-Gharbia, qui sont venus ici du sud et ont repoussé les Chlod vers le nord ; mais les villages dont je viens de parler constituent une colonie isolée au milieu des Gharbia.
Le terrain devint ensuite moins uni, et nous franchîmes quantité de collines basses appartenant aux formations crétacées ; nous arrivâmes au point nommé Had-Tekkourt (Marché du Dimanche) ; c’est aujourd’hui marché, et il règne une vie active sur la grand’place, en dehors du village. Nous y arrivâmes pourtant un peu trop tard, de sorte que nous ne pûmes même pas acheter de l’orge pour les chevaux. Nous continuâmes donc la marche, en inclinant plus vers le sud, par le pays de Rdat ; nous passâmes la rivière du même nom, qui se jette dans le Sebou, et nous nous arrêtâmes enfin, vers cinq heures, dans une grande plaine fertile, près du village de M’ghaïr, qui appartient à la tribu des el-Habisi. Nous avions devant nous, directement au nord, la chaîne de montagnes d’el-Sour-Sour, qui va du nord au sud, et sur les pentes orientales de laquelle se trouve la ville bien connue de Ouezzan. La tribu des el-Habisi est originaire du pays d’Oujda, à la frontière algérienne, et s’est installée ici ; elle comprend un grand nombre de villages.
La ville de Ouezzan est, comme on sait, le lieu de naissance d’une grande famille chérifienne, dont le chef actuel, Hadj Abd es-Salem, accueillit très amicalement Gerhard Rohlfs, et le soutint puissamment par ses lettres de recommandation pour ses voyages au sud du Maroc. Comme je l’ai déjà dit, la position de cet homme n’est plus la même que jadis. Les chourafa jouissent certainement au Maroc d’une grande considération ; mais les familles de chourafa les plus importantes du pays sont celle du sultan actuel, les el-Filali, et celle de l’ancienne dynastie des Idrides. Les descendants de ceux-ci ont encore dans quelques parties du Maroc une grande influence et beaucoup de partisans ; ils sont les ennemis de la dynastie actuelle et cherchent même à démontrer que les el-Filali ne sont pas des chourafa.
Non loin de notre bivouac, sur les contreforts sud-ouest des montagnes du Sour-Sour, se trouvent des salines qui sont exploitées ; j’avais déjà vu sur le soko de Had-Tekkourt de grandes quantités de sel gemme mises en vente. Je serais resté volontiers un jour en cet endroit pour visiter ces salines ; mais quelqu’un me dit que j’en verrais également près de Fez ; en outre le temps parut sur le point de changer. La pluie menaçait, et en pareil cas les rivières grossissent de telle manière, que nous aurions dû peut-être attendre plusieurs jours avant de franchir le Sebou. Je préférai donc faire lever les tentes le matin suivant, 29 décembre, et continuer la marche. Au bout d’une demi-heure nous atteignîmes un grand village des Habisi, dans lequel habite le cheikh de toute la tribu ; puis nous traversâmes une large plaine de lœss, interrompue par des chaînes de collines basses ; le pays était monotone et sans particularité, mais le sol était fertile et bien cultivé. La plaine s’étendait jusqu’à la vallée de l’oued el-Ouergha, que nous atteignîmes vers onze heures. Dans les ravinements on remarquait qu’une couche de gravier quaternaire épaisse de plusieurs pieds supportait le limon. La rivière de Ouergha, qui se jette dans le Sebou, était large et rapide, mais des gués la traversaient de place en place, de sorte que nous pûmes la franchir sans grandes difficultés. On prétend que cette rivière, comme le Sebou, roule une fois par an, au moment des grandes chaleurs, des eaux teintes en rouge. Je ne sais sur quoi cette assertion est fondée, et si cette coloration provient de l’argile rouge qui domine dans les collines de terrains salifères, ou de petits organismes qui se produiraient en grandes masses à de certains moments. Quoique d’ailleurs les faits extraordinaires soient toujours exagérés par les Arabes et que les récits qui s’y rapportent doivent être admis avec la plus grande circonspection, ils ont rarement une base purement imaginaire.
Après un repos d’une demi-heure nous continuons. C’est toujours le même paysage : une plaine monotone, sans bois, plus ou moins bien cultivée et interrompue de faibles ondulations. Nous passons près de quelques villages et d’une source, Aïn Ali ben Ghiza, et après quatre heures nous dressons nos tentes dans le voisinage d’un groupe de villages habités par la tribu des Ouled Selema.
Le 30 décembre il faisait très froid de grand matin ; nous n’avions que 6° C. Le chemin allait, comme toujours, vers le sud-est, par un terrain montagneux. En général, les habitants appartiennent à la tribu des Ouled Aïssa. Nous laissons à gauche le djebel Mouley Bousta, célèbre lieu de pèlerinage avec le tombeau d’un saint, et nous passons un petit fleuve, l’oued el-Melha (rivière Salée), du bassin du Sebou, et dont le lit presque absolument desséché est couvert de sel cristallisé. Cette rivière sortant d’une montagne salifère, son eau est très salée ; pendant l’été elle se dessèche et abandonne le sel qu’elle détient.
Vers quatre heures nous nous arrêtons près d’un ensemble de villages nommé el-moudjimma, appartenant à la tribu des Ouled Djemma, qui font déjà partie du gouvernement de Fez. Cette journée avait été très fatigante, car nous avions parcouru presque constamment un pays vide et désert, dans lequel ne se voyait presque aucune trace de verdure ; il n’y avait que des champs bruns, presque tous cultivés ; et pas un arbre, pas un buisson, pas même une touffe du palmier nain si répandu ailleurs, n’interrompait la teinte brune et monotone du paysage.
Quelques heures au sud de Tzlata Cheragha, nous traversâmes le Sebou, l’un des plus importants fleuves du Maroc. Il sort des montagnes de l’est, traverse obliquement tout l’empire et se jette au nord de Rabat dans l’océan Atlantique. Son cours est très tortueux, et sa largeur ainsi que sa profondeur sont assez considérables. Le Sebou (es-sebâ, le lion) serait certainement navigable et fournirait une excellente route d’eau de la côte atlantique jusque dans le voisinage de Fez. Mais l’indolence des Marocains est trop grande pour mettre à profit quelque chose de pareil ; du reste, on n’a pas encore procédé aux essais et aux levés nécessaires. Le Sebou arrose tout le riche pays d’el-Gharb, dont les produits, en tant que leur exportation est permise, seraient facilement portés à la côte par cette voie économique. Nous traversâmes le fleuve dans sa partie supérieure, en un point où il est partagé en plusieurs bras par quelques petites îles ; sa profondeur n’était plus fort considérable et nous pûmes le passer sans difficultés particulières.
Comme je l’ai déjà dit, la route principale de Fez passe un peu plus à l’ouest, et le Sebou est là, sur son passage, si large et si rapide, que l’on a dû se résoudre à y construire de grandes barques, dans lesquelles les caravanes traversent le fleuve.
Nous coupons le large terrain d’inondation, boueux et fertile, et nous passons devant une petite roche isolée, qui sert de borne indicatrice aux voyageurs et s’appelle Hadjera Cherifa, d’après le nom d’une sainte. Après avoir traversé un groupe de douars, composé de six villages et qui se nomme Agbed Emhor, je fis dresser les tentes. Notre campement d’aujourd’hui est à environ 200 mètres au-dessus du niveau de la mer.