Le dernier jour de l’année 1879 nous atteignîmes Fez, résidence du sultan du Maroc. Nous étions partis de grand matin ce jour-là, car nous avions à parcourir un terrain très accidenté ; vers cinq heures il faisait un froid piquant et nous n’avions que 4 degrés. Nous nous trouvions presque au milieu d’un pays de montagnes, qui s’élève doucement en venant du nord, mais qui descend rapidement vers le sud dans la plaine de Fez. Nous traversâmes quelques villages du cheikh Dajib ; puis vint un pays très accidenté, qui porte le nom d’Aïn Lefrad et est habité par des gens de la tribu des Ouled Djemma. Les montagnes environnantes sont formées d’une marne calcaire légère, de couleur blanche, qui est par places d’un blanc éclatant et appartient aux formations crétacées. Vers dix heures et demie nous fîmes halte à une source, Bir el-Araïch ; elle est à 350 mètres d’altitude. De là nous montâmes encore quelque temps et nous eûmes bientôt atteint un col (530m), d’où une vue magnifique s’étendait sur une grande plaine, sur une partie de la ville, qui est fort considérable, et, dans le fond, sur les chaînes du haut Atlas. Mes compagnons me montrèrent de là le col qui mène de Fez au Tafilalet. Les sommets étaient couverts de neige.
Plus nous descendions, plus riche était la végétation ; les plantations d’oliviers étaient surtout fréquentes, tandis que les sommets de ces montagnes calcaires étaient presque entièrement dénudés. Les ravins étaient encombrés d’épais buissons ; partout où se montrait un petit morceau de terrain plat était un champ d’orge ; les villages étaient presque toujours cachés sur les côtés du chemin. A mesure que nous nous approchions de la résidence, le pays devenait plus animé : gens de la campagne portant des fruits à la ville, ou en revenant ; âniers qui poussaient à force de coups leurs animaux épuisés et écorchés, et les maltraitaient de la façon la plus cruelle ; une troupe de machazini, qui était envoyée dans une localité pour y recueillir les impôts ; des bourgeois aisés de Fez, montant des mulets à selle élégante et suivis de serviteurs, qui allaient voir leurs bois d’oliviers des environs ; de pauvres paysannes arabes et des esclaves nègres, gravissant péniblement la montagne, un lourd fardeau sur la tête ; un cheikh de distinction sur un beau cheval, enveloppé dans un large burnous de drap bleu, avec un grand turban blanc, et suivi d’une nombreuse escorte bien montée et bien armée ; une caravane de marchands juifs avec des mulets, des chevaux et des ânes lourdement chargés ; beaucoup d’autres indices nous montrèrent que nous approchions d’une grande ville et d’un centre de commerce et d’industrie.
Vers trois heures de l’après-midi nous avions derrière nous les dernières chaînes de collines, et nous chevauchions entre des jardins d’oliviers et des champs, vers le grand espace vide qui entoure la résidence au nord et à l’ouest. C’est une vaste plaine, élevée seulement de quelques centaines de pieds au-dessus de la mer, et formée d’un conglomérat grossier et fortement lié. Comme je ne m’attendais pas à obtenir une maison le jour même, nous dressâmes nos tentes près de la porte ouest de la ville, et nous nous préparâmes à y passer la nuit. Nous fûmes bientôt entourés de curieux, qui nous questionnèrent et nous demandèrent des nouvelles ; des marchands de café ambulants vinrent aussi avec leurs petits appareils et nous réconfortèrent d’un café noir très fort. Bientôt nous étions tous étendus dans les tentes sur des tapis, et nous nous reposions des fatigues de la route. C’est toujours avec un certain sentiment de satisfaction qu’on termine sans malheurs ni contrariétés l’une des parties d’un voyage, surtout quand ce n’est pas une des moins importantes. Nous avions mis dix jours pour venir de Tanger à Fez ; mais nous avions voyagé très lentement et avec toutes nos aises ; celui qui se presserait pourrait faire ce chemin en six jours. Je n’avais eu nulle part de difficultés sérieuses avec les habitants, quoique nous n’eussions pas toujours pris le chemin ordinaire, et que nous eussions souvent traversé des parties plus écartées du pays. J’avais déjà appris à connaître un peu le caractère des Marocains et je savais me conduire d’après cette connaissance : de sorte que j’étais plein des meilleures espérances pour mon entreprise, et que j’envisageais l’avenir avec confiance. En outre, je me portais extrêmement bien, par suite du séjour constant à l’air libre, dans un pays qui, à l’exception de quelques endroits, a l’un des meilleurs climats de la terre.
J’envoyai mon machazini avec les lettres de recommandation chez le premier ministre ; ce dernier était malade, mais il lut pourtant mes lettres et chargea le juge supérieur de la ville de me trouver une maison. Vers le soir, un machazini vint de la part de ce magistrat et me pria de faire lever les tentes pour entrer dans la ville : une maison y était mise à ma disposition. Cela ne m’était pas absolument agréable, mais mes interprètes insistèrent pour me faire accepter, me disant qu’autrement il me faudrait engager des gardes pour la nuit. Bientôt tout était rechargé et nous entrions par la grande porte de l’ouest dans la résidence de Sa Majesté Chérifienne. Les gardiens des portes, et les Arabes qui flânent toujours dans leur voisinage, regardaient curieusement le Roumi ; les esclaves faisaient en grimaçant leurs mauvaises plaisanteries et leurs remarques comiques sur ce coup d’œil inaccoutumé.
Derrière la porte extérieure se trouvent une file de petites boutiques et d’ateliers ouverts dont les habitants fixaient également leurs regards sur la cavalcade étrangère. Puis on traverse un large terrain abandonné, non pavé et inégal, tantôt rocheux, tantôt boueux, avec des restes de vieux murs, des maisons écroulées, des tas de fumier, des animaux morts et des gens sans aveu, à mine rébarbative, errant au milieu du tout. Après avoir passé une seconde porte à travers un mur solide, la véritable muraille qui enserre Fez, on arrive dans la vieille ville, très peuplée, dans les ruelles étroites de laquelle une foule épaisse rend la marche difficile. Le chemin descendait rapidement, car Fez est située bien bas dans l’étroite vallée de l’oued Fez ; nous arrivâmes dans un chaos de bazars, de rues et de ruelles, souvent si resserrées, qu’avec nos animaux lourdement chargés nous barrions la rue dans toute sa largeur, et que nous arrêtions la circulation. Mes gens, qui étaient de la meilleure humeur, criaient constamment leur monotone balak ! avec lequel on invite les passants à prendre garde et à s’effacer. Enfin nous arrivâmes dans une rue si étroite que nos mulets chargés de chaque côté ne purent s’y engager, et qu’il fallut les débarrasser de leur paquetage. Cette ruelle était si sombre qu’on n’y pouvait voir devant soi ; elle n’était pas pavée, mais remplie de trous et de bosses, de sorte qu’un des animaux s’abattit et causa une émotion générale. Enfin nous ne pûmes aller plus loin : c’était un cul-de-sac. Notre guide ouvrit une des misérables maisons qui y donnaient, et nous entrâmes dans une petite cour carrée, qui peu avant avait servi d’écurie et était encore pleine de fumier. Un escalier chancelant conduisait dans un corridor, sur lequel donnaient quelques chambres obscures ; j’étais condamné à loger dans ces tanières, moi qui étais pourvu des meilleures recommandations du sultan ! Notre gaieté du début, en voyant le tout, se changea bientôt en une vraie colère. Accompagné d’Hadj Ali, je me rendis tout droit chez le juge qui nous avait désigné cette maison, et lui déclarai que je le remerciais de ses bons offices, mais que j’allais aussitôt quitter la ville, pour loger sous mes tentes, en dehors des portes de Fez. Le juge, un Nègre, comme la majorité des hauts fonctionnaires du Maroc, s’excusa : dans ce moment de presse il n’avait pu trouver d’autre maison, mais il arrangerait tout à ma guise le lendemain. De là nous nous rendîmes chez le caïd de la ville, que nous dérangeâmes au milieu de ses prières dans une mosquée voisine, et nous nous plaignîmes amèrement à lui du traitement qui nous était infligé. Il était aussi de couleur noire, mais n’était pas de pure race nègre comme le cadi ; il se montra très aimable et très sympathique ; pour ce soir-là il ne pouvait rien faire, mais dès le lendemain j’aurais une autre maison. Il nous supplia avec insistance de renoncer à quitter la ville le soir même. D’ailleurs, comme il était fort tard, il y aurait eu de grandes difficultés pour charger encore une fois les animaux et pour marcher dans l’obscurité, par des rues et des ruelles étroites ; nous n’eûmes donc rien de mieux à faire que de passer la nuit dans cette affreuse et antique masure, sans un souper convenable, et avec le danger de recevoir à tout moment sur la tête cette chancelante construction. J’aurais mieux fait de rester hors de la ville ; j’étais venu un peu à l’improviste pour les fonctionnaires que j’ai cités et ils n’avaient peut-être réellement pas de maisons convenables disponibles pour l’instant ; d’un autre côté, ils ne savaient pas encore bien ce qu’ils devaient faire de moi et essayèrent de voir jusqu’où ils pouvaient aller à mon égard. Sans mon énergique protestation, on ne m’aurait certainement pas donné une autre demeure. C’est ainsi que se passa pour nous à Fez la nuit de la Saint-Sylvestre de l’année 1879 !
Le matin suivant, premier jour de l’an, nous vîmes plus nettement dans quelle misérable masure on nous avait internés. Aussitôt je repartis avec mon interprète et le machazini pour aller retrouver le fonctionnaire du sultan et lui déclarer que je quitterais immédiatement la ville si je ne recevais pas un logement convenable. On me promit tout ce que je voulus, mais il nous fallut pourtant attendre jusqu’à quatre heures de l’après-midi avant de pouvoir nous installer dans la nouvelle demeure. Le cadi nous avait opposé les plus grandes difficultés, et n’avait cherché que des échappatoires, tandis que le caïd, d’humeur plus complaisante, faisait connaître notre cas dans l’entourage immédiat du sultan ; sur quoi le cadi fut invité à nous remettre les clefs d’une maison convenable. Celle-ci est située plus haut ; elle n’est pas au milieu de la ville intérieure, plus basse et moins saine : elle est dans le voisinage du palais du sultan. Notre logis n’est pas particulièrement élégant, mais il est grand et aéré, avec de larges pièces et une belle cour pavée, dans le milieu de laquelle coule une fontaine. Il ne renfermait, à la vérité, aucun meuble, mais nous portions avec nous assez de tapis, de coussins, de chaises de campagne, etc., et vers le soir nous étions complètement installés. Nous ne reçûmes naturellement pas la mouna, car nous avions la facilité d’acheter sur les marchés ou dans les boutiques toute sorte d’objets d’alimentation, et à bas prix. Mais je dus engager un cuisinier, car mes gens n’étaient pas à même de préparer une nourriture convenable. Le caïd nous assura deux machazini, dont l’un devait constamment rester à la maison et dont l’autre aurait à m’accompagner dans mes sorties.
En général, je ne puis dire que je trouvai un accueil amical auprès des personnages officiels ; il fallut plusieurs jours pour que les machazini promis m’arrivassent, et je dus écrire à diverses reprises pour les réclamer : suivant la pratique orientale, on traînait en longueur cette affaire, en trouvant toujours des faux-fuyants. Le premier ministre étant malade, ou du moins se faisant passer pour tel, je n’avais pu lui parler ; par suite, je ne pus recevoir une audience du sultan, ce qui m’importait peu d’ailleurs. On ne savait évidemment pas ce que je voulais faire et comment on devait agir envers moi. La maison dans laquelle nous étions descendus avait un inconvénient, auquel nous avions à peine pensé auparavant : elle était effroyablement froide. Nous étions au milieu de l’hiver et notre logis était placé de telle sorte que le soleil n’y parvenait pas de tout le jour ; de grand matin nous n’avions d’ordinaire que 5 à 6 degrés, et dans le reste du jour le thermomètre ne montait que jusqu’à 8 ou 10 degrés ; pour le pays c’est une température très basse, qu’il est extrêmement incommode de supporter dans de grandes pièces, qui ne sont pas chauffées, faute de poêles, et avec les vêtements légers en usage. La conséquence fut que nous étions tous enrhumés au début de notre séjour à Fez.
En outre, on regardait avec une grande méfiance mon interprète et compagnon Hadj Ali, qui vantait partout sa parenté avec l’émir Abd el-Kader. L’émir et son entourage n’avaient pas toujours été dans les meilleurs termes avec le gouvernement marocain, et l’on craignait que mon compagnon ne se laissât entraîner dans des intrigues quelconques. Enfin, on savait qu’il avait été banni d’Algérie par le gouvernement français, et l’on craignait peut-être que les Français ne le réclamassent au Maroc. Or on ne redoute rien plus dans ce pays qu’une complication quelconque avec une puissance européenne. Par suite, un négociant arabe aisé, Sidi Omar, qui fait fonction d’agent consulaire espagnol, parut un jour chez nous et avertit mon interprète de ce qui se passait. Il avait appris que le gouvernement marocain était résolu à le faire arrêter, à le renvoyer à Tanger et à le livrer aux autorités algériennes. Cela m’eût fort contrarié, et mon interprète lui-même était très inquiet. Je le tranquillisai en lui disant qu’il était à mon service, payé par moi et qu’il avait été engagé en présence du représentant d’Allemagne à Tanger et ne pouvait, par suite, être arrêté sans autre forme de procès. Tout cela ne contribuait d’ailleurs pas à m’attirer la considération des autorités, et visiblement on trouvait ma présence à Fez peu agréable.
Hadj Ali avait ici beaucoup de parents et d’alliés, de sorte que nous recevions force visites. Suivant les mœurs du pays, nous offrions à tout visiteur du café ou du thé, et tout le jour, un chaudron d’eau chaude était tenu sur le feu, de manière à bouillir rapidement. Pour tout ce qui regardait la cuisine, j’avais engagé un ménage juif, auquel j’avais cédé une chambre de la maison ; ces gens s’occupaient des achats ainsi que de la préparation des aliments, dont ils se tiraient assez bien.
Je sortais le plus souvent possible, pour fuir cette maison si froide ; la différence de température était vraiment surprenante, et, tandis que nous tremblions de froid dans nos chambres, au dehors la température était extrêmement agréable, et montait à 18 ou 20 degrés centigrades. Hadj Ali avait à Fez un jeune neveu, qui vivait seul avec sa mère ; il était presque tous les jours notre hôte. Son père voyageait depuis longtemps pour affaires ; ils n’avaient qu’un seul serviteur, en même temps fermier d’un jardin situé non loin de notre maison et dans lequel croissaient beaucoup d’orangers, de figuiers et d’autres arbres. Nous nous retirions souvent dans ce jardin, quand nous ne pouvions plus supporter le séjour de la maison, ou quand nous étions las de courir les bazars et les ruelles étroites. Cette dernière occupation, pourtant fort intéressante, était pénible à cause de la foule qui se rassemblait autour de nous. Mes deux machazini m’accompagnaient toujours, pour me protéger contre les importunités ou les insultes. Je n’ai vu à Fez que deux des Européens qui y vivent : un officier anglais, qui sert d’instructeur à l’artillerie, et un médecin espagnol ; du moins ce dernier, vieillard aux cheveux blancs comme la neige, vêtu ridiculement de velours et pourvu de vieux gants glacés, souvent lavés, se donnait pour tel. C’était un de ces aventuriers tels qu’on en voit souvent dans les pays mahométans ; je le rencontrai un jour chez le marchand arabe dont j’ai parlé, et qui sert d’agent consulaire à l’Espagne. L’attitude de cet impudent tapageur, qui par des cris et des menaces voulait obtenir une maison du sultan, et prétendait avoir le concours de Sidi Omar, faisait un singulier contraste avec la dignité calme de l’Arabe, très fin, plein de tact sous tous les rapports, et qui montrait une distinction naturelle encore rehaussée par un extérieur un peu souffrant.