Le jour qui suivit mon arrivée, un autre Européen arriva à Fez ; c’était un parent du drogman de la légation française de Tanger ; il prétendit avoir été volé en route d’une forte somme, et mit le gouvernement marocain en grand embarras par ses demandes d’indemnité. Ces diverses personnes constituaient à ce moment toute la colonie européenne de Fez.
En général, on voit avec regret les Chrétiens venir dans la capitale ; on ne peut pas les en chasser, mais on cherche à leur en rendre le séjour aussi désagréable que possible. C’est d’ailleurs, de la part du gouvernement marocain, un procédé très habile, car il arrive à éviter ainsi beaucoup plus facilement les conflits presque inévitables et sans nombre qui se produisent dans les autres pays mahométans et se terminent fatalement au désavantage des indigènes.
CHAPITRE IV
FEZ, RÉSIDENCE DU SULTAN MOULEY HASSAN.
Situation de la ville. — La rivière. — Distribution de l’eau. — Climat. — Nom et fondation. — Fortifications. — Portes. — Divisions de la ville. — La population. — Les vêtements. — Les maisons. — Les femmes. — Quartier des Juifs. — Un Juif brûlé vif. — Commerce et industrie. — Mosquées et écoles. — Inscription. — Faïences mauresques. — Foundâqs et bazars. — Achats. — Le bastion. — Le déjeuner. — Si Sliman. — Excursion aux salines. — Achats de chevaux. — Marché de la semaine. — Visite aux tombes. — Départ.
Fez est sur un plateau entre les contreforts septentrionaux de l’Altas et une chaîne moins haute, consistant surtout en craie marneuse, qui se dirige parallèlement à la chaîne du Rif, et limite à l’est la large et fertile plaine d’el-Gharb. L’altitude de ce plateau de conglomérat est d’un peu plus de 200 mètres. Il est parcouru par un grand nombre de vallées plus ou moins profondes ; l’une d’elles, qui est creusée à une profondeur exceptionnelle, est celle de l’oued el-Fez. Il prend sa source à quelques milles au sud-ouest de la ville, sur une petite ondulation du sol nommée Ras el-Ma (la Tête de l’Eau), d’où une grande quantité de petits ruisseaux s’écoulent au nord, au nord-est et à l’est vers le Sebou. La vieille ville de Fez est située dans cette profonde et étroite coupure, et ses maisons s’élèvent sur les deux versants de la vallée en formant des terrasses. L’oued el-Fez devrait par conséquent couler au milieu de la ville, mais ce n’est point le cas, et au contraire on n’y voit nulle part la moindre trace de ce cours d’eau. Il est en effet partagé entre différents canaux avant d’avoir même atteint la ville, et ces canaux se divisent à leur tour en des milliers de petites conduites qui circulent au milieu des maisons. Tous les jardins et tous les édifices sont munis de ces conduites d’eau naturelles. Il y a peu de villes aussi bien pourvues à cet égard que Fez ; malheureusement les habitants ne savent absolument pas apprécier et mettre à profit cet avantage, car en général leur ville est malpropre. Ludwig Pietsch dit avec beaucoup de raison, à propos de son voyage avec l’ambassade allemande en 1878, et en dépeignant son séjour dans la jolie maison, placée au milieu de jardins, que le sultan donna aux Allemands pendant leur passage à Fez : « Ce qui fait le charme particulier et l’avantage de cette maison, la masse d’eau courante, est également celui de la ville tout entière : avantage qu’elle a sur tant d’autres capitales du monde, à l’exception de Rome (et aujourd’hui de Vienne). De même que dans la Ville éternelle aux sept collines, cet élément de vie coule et gronde partout avec une vraie prodigalité. Mais la population n’apprécie guère la valeur de ce don précieux ; elle s’entend beaucoup mieux à le perdre, à l’empoisonner, et, loin d’utiliser ses effets bienfaisants, elle n’en profite pas. La ville où les eaux sont le plus abondantes est aussi, parmi toutes les villes que je connais, celle de la saleté la plus effroyable, celle de la malpropreté la plus révoltante, qui empestent à la fois l’eau et l’atmosphère. La nature l’a comblée de ses bénédictions : un heureux climat, un sol fertile, un pays d’une beauté incomparable, à laquelle cette abondance d’eau a une très grande part. Mais les habitants s’arrangent de telle sorte que ces dons du ciel restent pour ainsi dire inutiles. »
Quand les eaux ont parcouru toutes les maisons et tous les jardins, les conduites d’eau sans nombre se réunissent de nouveau, à l’est de la ville, en une rivière qui se jette, non loin de là, dans le Sebou, le grand fleuve du Maroc. Il existe peu d’exemples de ce genre, dans lesquels une rivière entière soit absorbée par la distribution d’eau d’une ville comptant près de cent mille habitants.
TOME Ier, p. 144.