Pendant l’automne de l’année 1879 je reçus de la Société Africaine d’Allemagne la mission d’entreprendre un voyage au Maroc[1], de façon à contribuer, autant que possible, à la connaissance approfondie de la chaîne de l’Atlas. J’avais pourtant dès lors le dessein de donner à mon entreprise une extension plus grande, et, comme je pouvais augurer assez favorablement d’un voyage à travers le désert vers Timbouctou, je reçus bientôt de la Société Africaine un supplément de ressources, qui me fut accordé d’une façon très libérale. A la vérité, je ne supposais guère que mon expédition aurait un résultat si parfaitement heureux : non seulement il me fut donné d’atteindre par une nouvelle voie Timbouctou, ville tant de fois désirée et si rarement aperçue, mais je pus, de cette grande place de commerce, gagner la Sénégambie par une route qui était de même complètement nouvelle. Par là j’ai montré que l’on peut arriver à Timbouctou, aussi bien en venant du nord que du Sénégal, et j’ai prouvé une fois de plus qu’un voyageur isolé, pourvu d’un minimum de bagages, arrive d’ordinaire à de meilleurs résultats que des expéditions nombreuses, suivies d’un attirail compliqué et encombrant. Naturellement ce principe ne s’applique qu’aux voyages de découvertes géographiques proprement dits, dans lesquels la récolte d’objets intéressant l’histoire naturelle, et les études exactes sur la linguistique et l’ethnographie passent au second plan.
Je n’aurais d’ailleurs pas atteint un résultat aussi inattendu, si je n’avais été soutenu, de bien des côtés, par des appuis très dévoués. Aussi ne puis-je me dispenser d’offrir ici mes remerciements à tous ceux à qui je dois la réussite de mon expédition. En premier lieu ce sont mes compagnons et interprètes Hadj Ali Boutaleb et Cristobal Benitez, ainsi que mon fidèle serviteur marocain Kaddour. En outre, la lettre d’introduction que me fit remettre le sultan du Maroc, Mouley Hassan, me fut d’une grande utilité. Je dois d’ailleurs au ministre résident d’Allemagne au Maroc, M. Théodore Weber, que cette lettre ait été conçue en termes plus énergiques et plus pressants qu’à l’ordinaire ; par son sens exact de la justice, M. Weber a acquis la plus haute considération auprès du peuple et du gouvernement marocains ; il m’a soutenu, de même que le chancelier de la légation, M. Tietgen, en toutes circonstances et de toutes manières, d’une façon très gracieuse et fort désintéressée.
Le ministre résident anglais, sir Drummond Hay, le consul d’Autriche-Hongrie, Dr Schmidl, et MM. Hässner et Joachimsson, de Tanger, ainsi que les consuls allemands de Gibraltar et de Mogador, MM. Schott et Brauer, m’ont aussi prêté un concours amical.
Je ne puis taire également l’accueil gracieux et honorifique qu’il m’a été donné de trouver dans les postes français du Sénégal, aussi bien qu’au chef-lieu de la colonie, à Saint-Louis. A Médine je reçus l’assistance la plus généreuse de M. le lieutenant d’artillerie Pol, qui commandait alors le poste. Cet officier aussi brave qu’instruit devait malheureusement, quelques mois après, succomber dans un combat contre les indigènes pendant l’expédition du colonel Borgnis-Desbordes.
Deux médecins de la marine, MM. Roussin et Colin, m’ont été également d’un grand secours à Médine. Le commandant du bâtiment de guerre l’Archimède, M. de Barbeyrac-Saint-Maurice, ainsi que ses officiers, ont cherché à rendre aussi agréable que possible mon voyage de retour par le Sénégal ; enfin, à Saint-Louis, le gouverneur, M. le général Brière de l’Isle, et la population civile me reçurent de la façon la plus brillante, et je rencontrai toujours de leur part un accueil très distingué et fort secourable.
Le récit de mon voyage se divise naturellement en deux parties. La première consiste dans la description de ma traversée du Maroc, de chaque côté de la chaîne de l’Atlas, jusqu’au pays plus ou moins indépendant de Sidi-Hécham. Il s’y rattache une étude de la situation gouvernementale, politique et sociale de l’empire du Maroc, dans laquelle le lecteur trouvera probablement beaucoup de données nouvelles. La deuxième partie décrit mon voyage à travers le désert vers Timbouctou, et de là au Sénégal. Comme conclusions je traite quelques questions relatives au chemin de fer Transsaharien, à la population ancienne du Sahara, etc., qui ont été agitées plusieurs fois dans ces derniers temps.
L’itinéraire n’a pu être établi qu’au moyen de la boussole et du chronomètre. Pour la mesure des hauteurs j’ai employé le baromètre anéroïde et le thermohypsomètre. La méfiance des populations était poussée très loin, et souvent je n’avais la liberté d’écrire mon journal de voyage que la nuit, pendant le sommeil de tous ; fréquemment aussi il m’arriva même de ne pouvoir pas m’informer du nom de certaines localités que je traversais : cela se présenta surtout pour l’itinéraire de Timbouctou à Médine, qui renferme également bien des lacunes. Quant aux illustrations de ce livre, la plupart ont été gravées d’après des photographies, et une petite partie d’après mes propres esquisses que j’ai fait retoucher, lors de mon retour, de façon qu’elles pussent être reproduites ici.
Vienne, mars 1884.
Dr Oskar LENZ.