TIMBOUCTOU
PREMIÈRE PARTIE
LE MAROC
CHAPITRE PREMIER
TANGER.
Le rocher de Gibraltar. — La ville. — Les communications. — Voyage à Tanger. — Position de la ville. — Arrivée. — Douane. — Tingis. — Histoire. — Ruines romaines. — Les fortifications. — Le palais du ministre d’Allemagne. — La kasba. — Les prisons. — Les représentants des puissances étrangères. — Sidi Bargach. — Le chérif de Ouezzan. — La population de Tanger. — Les vêtements. — Le commerce et l’industrie. — La poste. — Églises et hôpitaux. — Mosquées et écoles. — Soko. — Djebel el-Kebir. — La colonie européenne. — Un prétendant. — Le peintre Ladein. — Un aventurier. — Excursion au cap Spartel. — Les cavernes d’Hercule. — La fabrication des meules de moulin. — Le phare. — Sidi Binzel. — Vue du cap. — Retour à Tanger.
Le rocher de Tarik (djebel el-Tarik, d’où est venu, dit-on, le nom de Gibraltar) s’élève, escarpé et solitaire, à la limite de deux mers et de deux continents : les centaines de canons cachés dans ses flancs gigantesques regardent menaçants le détroit du même nom, dans lequel les nombreuses voiles blanches des pacifiques navires de commerce brillent gaiement au soleil.
C’est une belle et intéressante partie de la terre que ce détroit de Gibraltar, où les flots bleus de la Méditerranée se marient aux vagues venues du large de l’Atlantique ; elle est riche en souvenirs historiques. Les anciens navigateurs et colons phéniciens nommaient le rocher de Gibraltar, ainsi que celui qui lui fait face (le Ceuta actuel), les « colonnes de Melkart », dieu national de la Phénicie, dieu du bienfaisant soleil et protecteur des gens de mer et des colonies lointaines. C’était une habitude phénicienne de désigner sous le nom de portes ou de colonnes les caps isolés qui servaient de points de repère à la navigation ou de limites aux différentes mers, et que pendant longtemps nul n’osa dépasser. Le nom de colonnes s’étendit à la contrée avoisinante. Les Grecs firent déchirer par leur héros national Héraclès, qui prit souvent la place du Phénicien Melkart, l’isthme qui séparait l’Atlantique de la Méditerranée ; les deux rochers qui en étaient restés furent nommés par eux Ἡρακλέους στὴλαι, les « colonnes d’Hercule ». Plus tard les Romains donnèrent à ce détroit le nom de Fretum Gaditanum, détroit de Gadès (la Cadix actuelle) ; le rocher et la ville de Gibraltar se nommaient mons Calpe. En l’an 711 de notre ère, quand le courant irrésistible de la conquête des Arabes traversa le détroit, ils s’établirent à Gibraltar, et de là entreprirent leurs expéditions en Espagne. Ainsi que le dit Ibn Batouta, le grand géographe arabe, on nommait alors cette montagne le mont de la Victoire ou également, d’après le nom du général Tarik, fils d’Abdallah Zenati, djebel el-Tarik, d’où se forma enfin Gibraltar. Le détroit de ce nom sépare la presqu’île Pyrénéenne de l’Afrique, de même que celui de Bab el-Mandeb coupe la péninsule Arabique du continent africain.