Depuis 1704 les Anglais occupent Gibraltar et ils en ont fait peu à peu une forteresse presque imprenable. Ce rocher, qui s’élève verticalement de plus de 400 mètres au-dessus de la mer, et qu’une étroite langue de sable unit au continent espagnol, ne constitue nullement en lui-même un bon port, mais on peut trouver un bon abri dans la profonde baie d’Algésiras, qui est fermée à l’est par le rocher de Gibraltar : c’est là que se rassemblent souvent des centaines de bâtiments à voiles, qui attendent le vent d’est (levante) pour se lancer de la Méditerranée dans les grands espaces de l’océan. Un courant violent traverse la passe de Gibraltar, de l’Atlantique à la Méditerranée, et longe la côte africaine jusqu’au loin vers l’est. C’est ce courant qui empêche seul la Méditerranée de diminuer lentement d’étendue comme la Caspienne. Ainsi que cette dernière, elle n’est alimentée que par une quantité relativement faible d’eau pluviale, et l’évaporation à laquelle elle est soumise sur près de 50000 milles carrés est fort importante.

Le courant de Gibraltar rend difficile la navigation des bâtiments à voiles qui se dirigent vers l’ouest ; aussi doivent-ils y demeurer souvent pendant des semaines, en attendant un vent d’est. Mais c’est alors un magnifique spectacle que la vue de centaines de navires de toute grandeur, leurs voiles blanches toutes déployées, passant le détroit pour se disperser dans l’Atlantique vers toutes les directions.

La ville de Gibraltar, située au pied même d’un rocher riche en cavernes, est peu intéressante par elle-même. Elle a le caractère de toutes les forteresses anglaises qui se dressent dans la plupart des grands détroits et dans les plus importants points de passage. La population civile parle surtout l’espagnol, mais le soldat anglais y domine naturellement partout. Le commerce est loin d’être aussi important que jadis ; l’Espagne, qui regrette amèrement de ne plus avoir Gibraltar et qui est forcée de se consoler de sa perte par la possession de Ceuta sur la rive africaine, l’Espagne a ruiné, par l’abaissement du tarif des douanes, la contrebande anglaise, qui se glissait partout. Le rock-people ou les rock-scorpions, ainsi qu’on nomme vulgairement les habitants anglo-espagnols de Gibraltar, déplorent cette décadence.

A la propreté et à l’apparence décente des rues, des places et des jardins, les étrangers voient aisément que l’influence anglaise domine ici. Près de la porte de mer se trouvent des halles très bien tenues, partagées régulièrement en quartiers, où s’étalent les produits naturels d’un pays chaud. L’ordre modèle qui règne dans cette colonie anglaise fait contraste à la boue, à la malpropreté et à l’insupportable odeur d’aliments à moitié pourris, qui signalent la plupart des places de marché dans les villes du sud européen.

L’Alaméda, la promenade publique, est également très bien tenue. C’est une place plantée d’arbres et garnie de bancs, un peu en dehors de la ville ; presque tous les jours, une musique militaire y joue, et vers le soir la société s’y donne rendez-vous. Du rocher de Gibraltar une vue admirable s’étend sur le continent africain. Les puissantes masses calcaires du djebel Mouça (mont de Moïse), nommé aussi mont des Singes, dominent les montagnes environnantes ; vers l’est et le sud s’étendent les contrées montagneuses du Maroc oriental et de la chaîne nommée er-Rif, si décriée pour la sauvagerie de sa population berbère : c’est, en fait, l’une des parties les moins abordables de l’Afrique. Vers l’ouest, les hauteurs s’abaissent peu à peu du côté de Tanger, où la côte du continent africain s’incline fortement vers le sud.

Le rocher de Gibraltar est, ou plutôt était, également remarquable en ce qui concerne les sciences naturelles, car c’était le seul point de l’Europe où se trouvassent encore des singes ; le djebel Mouça, que nous venons de nommer et qui lui fait face, doit de même son surnom de mont des Singes à la présence d’une espèce de ce genre dans les forêts qui le couvrent ; néanmoins elle ne s’y rencontre plus très fréquemment aujourd’hui. Les grottes nombreuses et souvent très étendues qui se trouvent dans le rocher de Gibraltar sont également très intéressantes par les trouvailles qu’on y a faites de débris d’animaux préhistoriques. Les Anglais ont transformé beaucoup de ces cavernes naturelles, creusées dans le calcaire, en grandes galeries, dans lesquelles de lourdes pièces sont mises en batteries. Les éboulements doivent du reste y être très fréquents, par suite de l’ébranlement que leur communique le tir de près de 700 canons.

Quant à ce qui concerne la présence à Gibraltar de ce genre de singe (Macacus inuus, déjà décrit par Pline), il n’y a aucune raison pour l’expliquer en remontant à une période où l’Europe et l’Afrique étaient encore réunies. On sait que le gouverneur anglais sir William Codrington fit venir autrefois de Tanger un certain nombre de singes et les mit en liberté à Gibraltar : on prétend qu’il n’en restait que quatre sur tout le rocher, et que l’on dut récemment en faire venir d’autres pour empêcher leur disparition complète. Il est probable que les premiers singes sont venus de cette façon en Europe, sans doute par les Arabes. Leurs géographes et leurs historiens du moyen âge décrivent avec beaucoup de détail la péninsule Hispanique, et la présence isolée sur ce point d’un animal fort connu ne leur aurait certainement pas échappé. Ils ne parlent pourtant pas de ces singes : d’où il est permis de conclure qu’ils n’existaient pas ou n’existaient déjà plus à Gibraltar, et qu’ils n’y furent transportés à nouveau que plus tard, de la côte nord africaine.

Le climat de Gibraltar est tempéré, et des observations de quarante années ont fourni une moyenne de 17°,3. Le thermomètre ne descend que très rarement au-dessous de 0°, et il monte au contraire beaucoup dans les mois d’été, juillet, août, septembre. Quoique la température moyenne de l’été ne soit que de 24°, la réverbération de cette masse de rochers calcaires rend souvent la chaleur insupportable. Les vents sont fréquents et les pluies abondantes, de sorte que la moyenne annuelle de hauteur d’eau tombée s’élève à 757 millimètres. En tout cas, on peut considérer la côte africaine située en face de Gibraltar comme jouissant d’un climat plus agréable et plus sain ; elle appartient d’ailleurs aux parties de l’Afrique les mieux situées sous tous les rapports.

Gibraltar, en qualité de point de départ des touristes anglais qui inondent la Méditerranée, est très fréquemment visité pendant l’hiver, et beaucoup d’entre eux, désireux de passer les durs mois de cette saison dans un climat plus doux, y demeurent quelque temps, quoique la ville n’offre à peu près rien de ce qui égaye et embellit l’existence. Elle renferme, il est vrai, quelques clubs anglais, avec des bibliothèques bien remplies et admirablement tenues, des salles de lecture et des salons de jeu, dans lesquels se rassemblent souvent de vieux messieurs à mine respectable ; mais ces clubs respirent le plus mortel ennui. Comme Gibraltar est une place forte, les portes en sont fermées de bonne heure ; l’étranger est alors confiné dans des hôtels assez médiocres. Il existe un théâtre, mais il n’est ouvert qu’à des troupes de passage ; la salle sert également à des exhibitions de tout genre.

A Gibraltar le commerce de détail en objets d’alimentation importés, en conserves, etc., de toute espèce, est fort important. Non seulement beaucoup de bâtiments s’y ravitaillent, mais la consommation des habitants et de la nombreuse garnison est considérable. Enfin, c’est un dépôt de charbon très important, aussi bien pour les vapeurs de guerre que pour ceux de commerce.