Le 6 mars 1880, je pus quitter Marrakech el-Hamra, la ville jadis résidence grandiose de l’empereur du Maroc, et riche en jardins. Jusqu’ici j’avais suivi des chemins que les Européens avaient plusieurs fois foulés et décrits ; il s’agissait maintenant de traverser une contrée qui était assez peu connue, et dont les dangers n’étaient appréciés que d’une manière générale, sans qu’on pût s’en faire une idée exacte. Nous formions une caravane importante, lorsque, le matin de ce jour-là, accompagnés de quelques amis, nous chevauchâmes par les rues tranquilles de Marrakech ; auprès d’une des portes s’était rassemblée une troupe de femmes et d’enfants, parents et alliés de mes serviteurs ; ils nous souhaitèrent gaiement un heureux voyage. A la porte, le vieux machazini qui pendant mon séjour m’avait servi de surveillant et de gardien me quitta après avoir reçu une forte récompense et en appelant les bénédictions d’Allah sur notre entreprise.

Mon escorte se composait des personnes qui suivent : Hadj Ali Boutaleb et Cristobal Benitez, mes deux interprètes engagés depuis Tanger ; avant le départ j’avais exposé nettement au dernier les dangers et les risques de l’entreprise, ainsi que ma ferme volonté de ne me laisser décider par rien à une marche rétrograde. Je voulais, par tous les moyens, atteindre le but que je m’étais proposé, Timbouctou ; mais je ne voulais pas, s’il nous arrivait malheur en route, entendre de reproches. Benitez me déclara qu’il avait parfaitement conscience du danger, mais qu’il ne voulait pas se séparer de moi. Déjà pendant notre séjour à Marrakech il a passé pour un Arabe du nom d’Abdallah ; son extérieur répond entièrement à ce nom, et, comme il parle couramment l’arabe maghrébin, et qu’il connaît parfaitement tous les usages des Marocains, on le prend généralement pour un croyant. En outre, un jeune chérif s’est joint à nous, à Marrakech ; il est allié à la famille du sultan, et appartient à la suite de son oncle, Mouley Ali. Il est originaire du Tafilalet et se nomme Mouley Achmid ; c’est le seul amour des voyages qui le pousse à faire avec nous une grande partie de l’expédition. Comme pendant notre séjour il s’était montré homme de bonne volonté et de ressources, et qu’en qualité de chérif, quoique jeune encore, il pouvait me rendre des services, sa compagnie me parut désirable. Nous quatre formions les principaux personnages de la caravane et mangions ensemble.

Sidi Mouhamed ben Djiloul, qui avait été engagé à Fez, servait de cuisinier ; au début de l’entreprise il montrait beaucoup de courage et promettait d’aller partout où je voudrais. Deux jeunes garçons, Mouhamed et Amhamid Farachi, lui servaient d’aides et faisaient le service des tentes ; enfin Mouley Ali, Hadj Mouhamed et Kaddour s’occupaient des chevaux et des chameaux.

De tous ces gens, les deux interprètes et Kaddour ont seuls fait tout le voyage avec moi. Le petit Farachi est un jeune Nègre castrat, de treize ou quatorze ans, qui s’est offert volontairement à nous comme serviteur. Il faisait auparavant partie des esclaves du sultan et était chargé d’un service dans ses tentes pendant son séjour à Marrakech. Le machazini qui m’avait été donné fit d’abord des objections à son engagement, mais ensuite il se laissa persuader par la mère du jeune garçon, une pauvre femme, et permit à Farachi de nous suivre pendant une partie de la route.

Notre nombreux bagage est partagé entre deux chameaux, deux chevaux, un mulet et un âne ; Hadj Ali et moi avons chacun un cheval de selle ; les autres doivent s’arranger comme ils peuvent sur les animaux de bât. Mes gens sont tous armés de fusils à pierre marocains et de sabres ; comme je l’ai dit, je n’avais emporté d’Europe qu’une carabine Mauser, qu’Hadj Ali s’était donné mission de porter ; en outre j’avais partagé entre mes gens quelques revolvers.

Le gouvernement cessait là de me donner des machazini ; si j’avais insisté, on m’en aurait bien accordé un, mais il m’aurait certainement été un embarras ; je préférai engager pendant ma route, d’un bivouac à l’autre, d’autres gens comme guides.

Le jour précédent, j’avais fait ma visite d’adieu au gouverneur de Marrakech ; je ne pus lui donner beaucoup de détails sur mes projets de voyage, car il aurait été obligé, d’après la lettre du sultan, de m’aider et d’accepter une sorte de responsabilité à mon sujet : ce qui lui eût été évidemment incommode. Nous nous séparâmes donc bons amis : lui satisfait d’être débarrassé de ma personne, et moi heureux également qu’il ne voulût pas me gêner dans ma marche en avant par son zèle administratif.

Le premier jour de route, nous arrivâmes à la petite ville de Tamesloht, à environ quatre heures au sud-ouest de Marrakech ; c’est surtout une zaouia pour les femmes, car c’était précisément un jour de fête, et nous rencontrâmes de nombreux groupes de femmes et d’enfants, qui s’y étaient rendus en pèlerinage.

Après avoir quitté la couronne de bois de palmiers qui entoure Marrakech de tous côtés, nous entrâmes sur un plateau nu, couvert de cailloux roulés.

Plus loin survinrent des plateaux calcaires à couches horizontales et se décomposant en cuvettes, comme j’en ai souvent observé ; ils s’élèvent jusqu’à dix mètres au-dessus de la plaine environnante. Les cailloux roulés consistaient surtout en roches éruptives. Nous passâmes près d’un réservoir d’eau placé dans le voisinage d’un petit bois d’oliviers, et qui sert à alimenter la ville et ses jardins ; puis nous traversâmes quelques petits oueds desséchés, entre autres l’oued Bacha, qui appartiennent au bassin du Tensift, et nous atteignîmes, un peu après midi, notre but de la journée, la petite ville de Tamesloht. Cet endroit est entièrement entouré de jardins de palmiers et d’oliviers ; il paraît peu peuplé ; c’est, comme je l’ai dit, une zaouia. La température était assez élevée : à l’ombre nous avions eu jusqu’à 28 degrés centigrades, et tout le terrain parcouru était nu et sans ombre. Nous dressâmes nos tentes dans une prairie à l’ouest de la ville ; il n’y a pas de fonctionnaire du sultan, et l’on ne pouvait compter sur une mouna. Je fis acheter le nécessaire, de sorte que nous n’indisposâmes en aucune façon la population, dont l’accueil était très froid.