Mon escorte montra de nouveau dans cet endroit une certaine anxiété qui m’inquiéta, et, quand la nuit tomba, elle organisa volontairement un service de sûreté. La moitié seulement dormit, tandis que le reste garda le bivouac toute la nuit avec les armes chargées. Était-ce le zèle d’un premier jour de route et la circonstance que nous n’avions pas de machazini ? ou bien y avait-il réellement un danger sérieux ? En tout cas je n’ai jamais remarqué un tel soin dans les mesures de précaution. Vers le soir, quand quelques personnes apparurent au camp, peut-être par pure curiosité, elles furent renvoyées, et d’une façon si énergique, que je redoutai une querelle ; le chérif du lieu comprit qu’il ne pouvait complètement ignorer la présence d’étrangers qui passaient près de lui, et nous envoya un souper. Mes gens avaient une telle méfiance au sujet de ce repas, qu’ils exigèrent que les porteurs en mangeassent avec eux. Ils craignaient d’être empoisonnés, et l’on dit que, réellement, un voyageur arabe serait mort de cette façon, il y a peu de temps. D’après cela, il semble que Tamesloht ait une très fâcheuse réputation ; on ne peut jamais compter sur la population d’une zaouia, et les soupçons de mes gens, dont quelques-uns connaissaient bien cet endroit et sa réputation, paraissent avoir été complètement justifiés.

Je passai la nuit presque sans sommeil. L’appel réciproque et constant de mes sentinelles ne me permit pas de reposer, et à peine étais-je un peu assoupi, que je fus réveillé : c’était à mon tour de prendre la garde. Je dus donc, pendant quelques heures, patrouiller dans tous sens, le fusil à la main, jusqu’à ce que je fusse relevé vers le jour.

Déjà pendant les derniers jours de ma présence à Marrakech je m’étais constamment servi du costume maure ; depuis je le portai définitivement ; je changeai également de nom, et me fis appeler Hakim Omar ben Ali ; Hakim est le nom générique des lettrés et désigne spécialement un médecin. Mes gens avaient ordre de ne me nommer que par ce nom ; nous décidâmes que je passerais pour un médecin turc de Constantinople. On sait que dans l’armée du sultan de Turquie se trouvent des gens des nations les plus diverses, surtout parmi les médecins, et ce déguisement me parut la forme la plus acceptable qui pût justifier mon extérieur fort peu oriental.

Le matin suivant, il était près de huit heures quand tous les animaux furent chargés, et le soleil était déjà haut lorsque nous partîmes.

Notre but était la kasba du caïd de la tribu d’Amsmiz, qui est directement au sud de notre bivouac et se trouve déjà dans les vallées antérieures de l’Atlas.

Le chemin passait d’abord, au sud-ouest, par une plaine pierreuse, jusqu’à l’oued Nfys, qui sort de la vallée d’Amsmiz, coule vers le nord, se joint plus tard à l’oued Tensift et en constitue l’affluent le plus important. Le large lit de la rivière ne roulait qu’un mince filet d’eau ; nous passâmes un foundâq solitaire, sorte d’hôtellerie de l’État, et ensuite un petit hameau, nommé Agadir-ben-Sela. La rivière traverse là un pays de collines, d’accès difficile ; je remarquai du schiste argileux bleuâtre, à couches presque verticales et parallèles à la direction principale de la montagne[20].

Après avoir passé, en nous dirigeant vers le sud, ce terrain de collines, nous entrâmes dans un plateau étendu, qui s’allonge jusqu’au pied de l’Atlas, en s’élevant doucement vers le sud, et atteint, à l’endroit où se trouve le bourg d’Amsmiz, une altitude de 1108 mètres. De nombreuses coupures ou ravines montrent que ce plateau, jusqu’à une profondeur considérable, est composé de débris d’érosion disposés par couches et dont la partie inférieure est liée en un conglomérat très grossier. Nous remontons constamment la vallée de l’oued Nfys, jusqu’au lieu de son origine, où se trouvent un certain nombre de petites localités appartenant au caïd d’Amsmiz.

Partout où sur ce sol pierreux un peu de terre arable s’est laissé conquérir, la population, laborieuse et pauvre, a créé des champs d’orge et des jardins d’oliviers ; elle s’occupe aussi d’élevage, et nous apercevons souvent des troupeaux de moutons et de chèvres. Les habitants sont presque exclusivement des Chelouh ; leur attitude envers nous n’est pas prévenante, mais elle est encore moins hostile.

Le soir, vers six heures, quand nous eûmes franchi les portes de la kasba, on nous indiqua une place, entourée de murs et de jardins, où nous pourrions dresser nos tentes. Le caïd se fit expliquer ce que nous voulions, et, quand il apprit que nous comptions y passer la nuit pour partir le matin suivant, il en fut très satisfait et nous envoya immédiatement une mouna. Quelques années auparavant, l’expédition anglaise de Hooker avait passé par là et avait entrepris d’Amsmiz de grandes excursions dans l’Atlas ; le caïd avait alors donné des preuves indubitables de ses mauvaises dispositions envers les Chrétiens et n’avait accordé son concours aux Anglais, pour leurs excursions, que sur les pressantes recommandations du gouvernement marocain.

Tous ces petits villages berbères sont entourés de hauts murs d’argile, et leurs maisons sont faites de même en argile jaune fortement battue. En général, les petites kasba produisent une impression d’ordre et de propreté. Le pays est très beau et, par suite de sa situation élevée, extrêmement sain ; les habitants, à l’aspect un peu sauvage, sont des montagnards vigoureux, habitués dès leur jeunesse à une vie assez rude.