D’Amsmiz une sorte de chemin et un col conduisent, par-dessus le haut Atlas, dans l’oued Sous ; mais on me dit que l’ascension de ce col était si difficile que je ne pourrais descendre avec des animaux chargés, et l’on me conseilla de prendre le chemin à l’ouest, d’Imintjanout par-dessus l’Atlas, pour aller à l’oued Sous par le col de Bibaouan. Nous avions donc fait un grand détour en venant à Amsmiz, et il nous fallait retourner assez loin sur nos pas, vers l’ouest et le nord-ouest, pour trouver le passage le plus facile à travers ces montagnes. Quoiqu’une perte de temps de quelques jours en fût la conséquence, je n’avais pourtant pas à regretter d’avoir vu cette vallée.
Le 8 mars, à huit heures du matin, nous partions en nous dirigeant d’abord vers l’ouest. Le plateau est ici parcouru par de nombreux canaux qui servent à l’irrigation des champs d’orge et dont la construction dans ce terrain pierreux, recouvert d’une profonde couche d’argile jaune, a dû causer d’assez grandes difficultés. Nous laissons à notre droite un petit bourg, Soko Chmis Tiskin, sur lequel se tient un marché hebdomadaire, fort couru de la population environnante ; puis, après avoir passé quelques oueds desséchés, nous atteignons le point d’Aït-Sali, où se trouve une source ; toute la plaine jusque vers le sud est couverte de champs d’orge et de jardins d’oliviers ; elle est parcourue d’un réseau de canaux. Puis nous arrivons sur un plateau stérile, très pierreux, qui est parcouru par un oued profond dont les berges sont verticales, l’oued el-Mel, ou oued Asif el-Mel, qui se jette ensuite dans le Tensift.
Nous longeons pendant un instant vers le nord l’oued el-Mel, et à trois heures nous nous arrêtons sur la rive droite de la rivière, dans un petit village, Darakimacht, habité par des Berbères de la tribu des Amsmiz. Nos animaux, très fatigués par ce mauvais chemin pierreux, ne pouvaient plus marcher, et nous dûmes passer la nuit dans ce petit bourg, d’une façon assez peu confortable. Un vieux marabout s’occupa un peu de nous et nous donna une petite mouna pour laquelle nous le récompensâmes largement, car il était facile de voir que la population et lui vivaient très pauvrement.
Nous n’avons pu atteindre notre véritable but, la kasba du caïd de Mzoudi. Le plateau s’est déjà abaissé considérablement, et ici, à Darakimacht, il n’a plus que 600 mètres d’altitude. De ce point la vue de la chaîne puissante de l’Atlas couvert de neige est magnifique, et c’est avec un véritable sentiment de plaisir que nous demeurons devant notre tente, savourant la douce fraîcheur du soir, après la fatigante chevauchée de la journée, en face d’une nature magnifique, et au milieu d’une population tout à fait étrangère.
Nous partîmes le jour suivant de grand matin ; nous n’avions, il est vrai, qu’une courte marche jusqu’à la kasba du caïd voisin, qui n’est qu’à quelques heures à l’ouest-sud-ouest de notre bivouac, mais qui se trouve sur l’autre rive. Nos animaux, lourdement chargés, eurent beaucoup de peine à descendre et à remonter les berges verticales, mais fort heureusement il ne se produisit aucun accident, et dès onze heures nous arrivions à la kasba du caïd de Mzoudi. Devant cette construction, entourée d’un mur d’argile haut et solide, et percé d’une étroite porte, se trouve une jolie place avec quelques buissons ; nous reçûmes l’autorisation de dresser là nos tentes. Pendant les voyages au Maroc il est toujours préférable de s’installer ainsi, car les salles des kasba sont généralement pleines d’insectes.
Devant la porte de la kasba étaient assises des Négresses qui vendaient des légumes, des fruits, etc. ; de petites troupes d’ânes chargés allaient et venaient ; des machazini se montraient sous leur haut tarbouch : on voyait qu’une circulation assez active avait lieu en cet endroit. Le caïd demanda qui nous étions et ce que nous voulions ; je lui envoyai la lettre du sultan, qui nous valut une mouna. La population étant surtout composée de Berbères, je préférai me tenir autant que possible dans ma tente, pour échapper aux regards curieux et aux questions des gens de la kasba. Mes interprètes contaient à tout venant que j’étais un hakim osmanli, et l’on finit par se contenter de ce renseignement et par me laisser en paix. Les champs d’orge sont nombreux ici, et l’on voit de tous côtés les monceaux de terre des conduites d’eau souterraines.
Hier soir, nous avons eu un peu de pluie ; aujourd’hui un fort orage s’est amassé, sans pourtant tomber sur nous.
Parmi les nombreux curieux qui sont venus de la ville, se trouvait un pauvre vieux saint, un pieux insensé, qui exhibait des blessures faites par lui-même, pour obtenir des aumônes. Il arriva, le haut du corps nu, et jeta plusieurs fois une grosse pierre, qu’il tenait des deux mains, contre sa poitrine avec une telle force qu’elle en résonna. Il le fit si souvent, que cette vue me mit mal à mon aise et que je le fis prier instamment de cesser et de disparaître avec ce qu’il avait reçu. Mais il fut si content de mon aumône, qu’il se jeta la pierre sur le crâne et sur le visage ; les habitants de la kasba, qui l’entouraient et qui jouissaient sans doute souvent de ce spectacle, souriaient à la vue du pauvre vieux, en pensant qu’il devait être un saint puisque de tels assauts lui faisaient si peu de mal.
Le soir, vers dix heures, le caïd m’envoya quelques hommes, qui chantèrent sans discontinuer pendant toute la nuit jusqu’à cinq heures du matin, de sorte que je passai une nuit blanche. Peut-être était-ce une garde en mon honneur, et ces gens diminuaient-ils l’ennui de leur veille par des chants ? Peut-être aussi était-ce une attention du caïd, comme le pensaient mes serviteurs ? En tout cas, je n’en fus nullement flatté.
Le jour suivant, 10 mars, nous nous dirigeâmes vers l’ouest, du côté de la kasba Seksaoua, en inclinant un peu vers le sud. Un jeune garçon berbère, qui, nous dit-il, avait été déjà plusieurs fois au delà de l’Atlas à Taroudant et qui se trouvait sans emploi à Mzoudi, nous pria de l’emmener avec nous ; j’acceptai et il se montra plein de bonne volonté et d’adresse. Il fut très heureux de partir avec nous, et nous amusa de toute espèce de tours en usage chez les Chelouh : il jonglait avec des couteaux et des fusils, les tenait en équilibre, etc.