Le chemin vers la kasba Seksaoua menait à travers une plaine stérile et pierreuse, toujours parallèlement à la montagne. Nous dépassâmes la kasba Douarani et nous atteignîmes, au bout de peu de temps, la kasba Seksaoua, tout près des montagnes, dans la vallée de l’oued Afansa, qui rejoint plus loin l’oued el-Mel.
Nous fûmes fort bien accueillis par le caïd, homme jeune, mais de très forte corpulence. Il était évidemment heureux d’entendre une fois parler du monde extérieur dans son solitaire château fort ; au bout de peu de temps il me reconnut pour être un Chrétien ; mais il trouva excellente mon idée de faire comme hakim turc le voyage par l’Atlas vers Timbouctou. C’était un caractère jovial, et son entourage se montra en conséquence fort aimable. Il me fallut souper chez lui avec mon interprète ; je l’amusai extrêmement par mon inhabileté à manger le couscous, mets national : aussi me donna-t-il la permission d’user d’une cuiller. Il envoya à mes gens un gros mouton gras et quantité de couscous, de sorte qu’ils étaient enchantés au plus haut point de ce cheikh des Chelouh.
Nous mangeâmes dans un jardin, et, après le thé, nous fîmes des exercices de tir avec mon fusil Mauser, qui imposa fort aux Berbères. Il est à remarquer qu’aucun des gens du pays ne réclama de présents ; il eût été facile à ce cheikh de me demander mon fusil en échange de la permission de passer l’Atlas ; mais il n’y fit pas la moindre allusion.
Il part également d’ici un chemin qui franchit l’Atlas ; mais le col n’est pas accessible aux animaux de bât ; le caïd nous recommanda la passe de Bibaouan, qui serait déjà assez difficile pour notre bagage et pour nos animaux.
Plus avant dans la montagne, il existe de nombreux villages chelouh ; presque toutes les vallées sont habitées jusque très haut vers leur origine, et cultivées aussi loin qu’il est possible ; ici les Chelouh sont suffisamment en sûreté contre le sultan et ses soldats.
Le matin du 11 mars nous quittâmes, après un adieu cordial, la maison hospitalière du cheikh berbère de Seksaoua. Nous marchâmes d’abord un peu au sud-ouest par quelques petites collines de cailloux roulés, et nous tournâmes ensuite au sud, droit vers les montagnes. Au village d’Imintjanout, qui n’est qu’à une grande heure de Seksaoua, nous pénétrâmes dans le véritable massif de l’Atlas. Cet endroit est important, car la plupart des caravanes qui circulent entre Marrakech et l’oued Sous franchissent de là les montagnes. D’autres préfèrent tourner entièrement l’Atlas, et prennent le chemin de Mogador à Taroudant, par lequel elles n’ont à franchir que les contreforts les plus bas à l’ouest de l’Atlas.
A l’issue de la vallée est Imintjanout, avec ses maisons d’argile jaune et quelques villages dans son voisinage ; un foundâq abandonné s’y trouve également ; il est probable que jadis un sultan y avait établi des gardes-frontières, pour tenir en respect les Chelouh, toujours aux aguets des caravanes. Lors de mon passage, tout y était paisible ; le caïd énergique de la tribu des Mtouga, placée plus au nord-ouest, s’était occupé de la sécurité du chemin.
Nous chevauchâmes d’abord pendant une heure directement vers le sud ; de chaque côté nous avions des couches verticales de calcaire blanc et de marne calcaire, appartenant probablement aux formations crétacées. Le chemin étroit suivait le flanc gauche de la vallée, puis tournait brusquement à l’ouest dans une large et belle vallée longitudinale, que nous suivîmes pendant plusieurs heures. A mesure que nous avancions, la vallée, sillonnée par un mince filet d’eau, devenait plus large et plus pittoresque. Quoiqu’elle fût bien cultivée, nous y rencontrâmes très rarement des créatures humaines ; en même temps que des champs d’orge, je remarquai particulièrement des amandiers en fleur, qui se trouvent là en grande quantité et donnent des fruits excellents. Nous vîmes également des oliviers, mais en moins grand nombre. Nous aperçûmes quelques maisons isolées, de l’autre côté de la vallée ; leurs habitants paraissaient être aux champs, aussi aucun d’eux n’était visible.
Vers une heure nous quittâmes cette gracieuse vallée, pour nous enfoncer de nouveau vers le sud dans les montagnes. Les chemins se bifurquent en cet endroit : l’un mène dans la direction du nord-ouest vers la mer et la forteresse d’Agadir ; l’autre, vers l’oued Sous. La marche devenait plus difficile ; nous nous approchions du puissant massif du djebel Tissi, qui consiste presque uniquement en d’énormes bancs de grès quartzeux dur et coloré en rouge vif. Nous fîmes halte dans le voisinage d’un ravin profond, qui formait un obstacle difficile pour nos animaux, déjà fatigués. Non loin de notre bivouac se trouvent une quantité de fermes isolées, habitées uniquement par des Chelouh.
L’endroit où nous dressâmes nos tentes pour y passer la nuit était situé dans une sauvage région de montagnes ; quelques Chelouh vinrent nous questionner sur ce que nous étions et sur nos intentions ; mais ils nous laissèrent en paix, et nous vendirent même un peu d’orge pour nos chevaux. Leurs maisons sont construites en argile, de la façon la plus primitive ; ils sont tous bien armés, vêtus de djellabas foncées et de courtes culottes de toile ; ils ont des mines sérieuses et quelque peu farouches. Leur rude et pénible manière de vivre dans les montagnes, leur combat perpétuel pour l’existence avec les Arabes de la plaine, les ont rendus défiants et ils voient un ennemi dans quiconque vient avec la recommandation du sultan. Ils ne se laissent pas entraîner à des conversations étendues, mais, dès qu’ils se sont assurés que nous sommes inoffensifs, ils se retirent et disparaissent dans leurs fermes isolées. Leur physionomie est nerveuse et vigoureuse, ils sont habitués aux difficultés de leur patrie montagneuse, et endurcis par leurs rudes travaux. Partout où un peu de sol argileux de la roche dure peut être cultivé, ils sèment de l’orge, qui suffit à peine pour les nourrir, eux et leurs animaux.