Nous partîmes le matin suivant de bonne heure, pour laisser le plus tôt possible derrière nous l’Atlas et ses inhospitaliers habitants. Ce fut une terrible marche, de sept heures du matin à six heures du soir. Notre direction générale était le sud, mais nous faisions des zigzags sans fin. Le passage du djebel Tissi, avec ses grandes roches verticales de grès et ses ravins profonds, parut impossible pour mes animaux, qui étaient lourdement chargés, et surtout pour les chameaux, habitués à la plaine, qui demeurèrent souvent en route et ne purent être entraînés qu’avec peine. C’était un très fâcheux conseil et qui méconnaissait complètement la nature du terrain, que celui qui me fut donné à Marrakech, d’emmener avec moi ces chameaux : dans ces sauvages pays de montagnes il ne faut que des mulets.

Nous rencontrâmes les ruines d’un ancien château fort, nommé Dar es-Soultan, qui avait été élevé autrefois par un sultan afin de tenir sous son obéissance les farouches Chelouh vivant dans le voisinage, et d’empêcher autant que possible leurs brigandages. Cette forteresse est construite sur un point d’accès très difficile et qui pourrait être facilement défendu par une petite garnison. Puis nous passâmes devant un pic isolé, sur lequel se voient encore quelques murs d’argile rouge. Les indigènes les nomment Kasr er-Roumi, c’est-à-dire Château des Romains ; tout ce qui est ancien est attribué à ce peuple. Il est bien certain qu’il a profondément pénétré dans l’Atlas, et il ne serait pas invraisemblable que nous eussions eu réellement affaire ici à des ruines romaines ; les Portugais, qui s’étaient aussi fortement implantés, et pour longtemps, dans l’intérieur du Maroc, ne paraissent pas avoir été si loin. Les Chelouh prétendent que des trésors incommensurables sont enterrés ici, mais personne ne semble avoir le courage de les enlever, ou même simplement celui de les chercher.

Vers midi nous croisâmes quelques Chelouh bien armés et bien montés, dont l’un était un cheikh. Le bruit de notre voyage s’était probablement déjà répandu dans les vallées latérales, et ces cavaliers nous avaient cherchés, pour prendre des informations sur nous. Ils nous conduisirent à un endroit nommé Argan, qui possède une jolie source, dont l’eau fraîche était retenue dans un petit étang ; nous y fîmes halte pour prendre notre déjeuner, auquel les Chelouh prirent part. Je vis volontiers ces gens manger avec nous, car ils n’étaient plus aussi à craindre que des gens tout à fait étrangers. L’endroit où nous étions était vraiment joli, au milieu du paysage de montagnes environnant ; il sert généralement de lieu de repos pour les caravanes qui le traversent.

Pendant cette halte, une autre petite caravane arriva et se joignit à nous pour traverser la montagne. C’étaient des Berbères de la plaine, gens rangés, qui voulaient aller à l’oued Sous. J’en fus très content ; nous étions renforcés de quelques hommes armés qui connaissaient bien le pays et les gens ; nous pouvions donc envisager une attaque plus tranquillement, car nous avions été menacés de quelque chose de semblable. Le cheikh berbère que nous avions rencontré nous déclara, en prenant congé, que quelques Chelouh nous attendaient pour nous dépouiller à un endroit difficile où nous allions passer. Il s’était informé de nos projets et veillerait à ce que rien ne nous arrivât. Nous fîmes nos adieux reconnaissants à l’excellent cheikh chelouh, qui disparut avec sa suite dans une vallée latérale, pendant que, renforcés par la nouvelle caravane, nous continuions plus au sud.

Le soir, nous fîmes halte dans un petit village chelouh, dont les habitants montrèrent des dispositions assez amicales ; ils font quelque commerce avec l’oued Sous, et surtout ils se chargent fréquemment du transport des marchandises. Nous pûmes acheter de l’orge pour nos animaux, ainsi que des poulets et du mouton pour nous, et nous plantâmes nos tentes au milieu du village.

J’avais vu que je ne pourrais aller plus loin de cette manière avec mes chameaux, et, comme nous avions encore pour quelques jours de très mauvais passages à franchir, je louai ici, il est vrai à bon prix, deux mulets, qui furent chargés de la plus grande partie du paquetage des chameaux, de sorte que ces derniers ne portaient que des objets légers, comme des nattes, des ustensiles de cuisine, etc. De cette façon, j’avais en outre l’avantage d’emmener deux hommes de plus avec moi, car chaque animal a son conducteur ; et, les Chelouh tenant à leurs propriétés, nous pouvions continuer notre voyage avec une tranquillité plus grande encore.

Il est caractéristique que dans ce pays les lieux habités se trouvent rarement sur les grandes lignes de circulation, mais surtout dans les vallées latérales, et dissimulés autant que possible. Il y en a beaucoup ici, et d’après nos renseignements on rencontre des maisons isolées dans toutes les directions. Cela contribue naturellement à rendre aussi précaire que possible l’influence que le gouvernement du Maroc y exerce ; d’un autre côté, la sécurité des voyageurs en souffre, ou en a souffert, car ils peuvent être arrêtés inopinément en un point quelconque par une bande de coupeurs de route. Pendant que j’y voyageai, le pays était relativement sûr, comme je l’ai dit.

Le 13 mars, nous avons encore une marche longue et extrêmement pénible à travers la montagne. Le chemin nous conduit d’abord vers le sud-ouest, par un plateau coupé de nombreux rochers et de collines escarpées, au pays d’Aglaou, où se trouvent les ruines de plusieurs villages. Leurs habitants ont été presque tous tués dans une razzia que le caïd de Mtouga, dont j’ai parlé plusieurs fois, entreprit il y a quelques années pour détruire le brigandage. Durant ce jour nous ne vîmes pas un seul homme, de sorte que le pays semblait complètement inhabité, mais il paraît qu’un grand nombre de maisons isolées se trouvent dans les ravins latéraux.

Les montagnes sont toujours formées de grès rouge qui paraît ne pas contenir du tout de fossiles. Le plateau, avec ses masses de rochers s’étendant dans toutes les directions et entre lesquelles on ne trouve que difficilement un chemin pour les animaux, produit une impression toute particulière ; à gauche on aperçoit quelques pics de l’Atlas central, complètement couverts de champs de neige.

Nous dépassons le district d’Aït-Mouça, qui a un grand marché (soko) du vendredi ; le ruisseau assez important qui coule dans la vallée porte également ce nom.