Nous nous arrêtons, le soir, à la ligne de partage des eaux de l’Atlas, à environ 1200 mètres d’altitude, dans un pays complètement inhabité en ce moment.

On voit partout des ruines de villages détruits. Le pays est admirable et la soirée magnifique ; une fraîcheur agréable règne à cette altitude, et vers l’est se montrent avec une netteté étonnante les nombreux sommets couverts de neige du pays de Glaouï, le plus haut point de l’Atlas ; le tout rappelle vivement les paysages des hautes montagnes de la Suisse, mais, au lieu d’habitants pacifiques dans de jolis villages et des chalets isolés, vivent ici des Chelouh audacieux et pillards, qui bravent depuis des siècles la souveraineté du peuple arabe : rarement des caravanes bien armées, poussées par un esprit de lucre qui méprise tous les dangers, traversent ce pays de montagnes désertes, pour transporter les marchandises du nord dans le royaume jadis florissant de Sous.

Le manque complet d’habitants nous fut d’autant plus désagréable que nous ne pûmes acheter d’orge pour nos animaux fatigués et fourbus, et qu’ils durent se contenter ce jour-là de belle herbe fraîche. Le lendemain, nous avions encore une marche pénible, la descente rapide dans l’oued Sous, et nos animaux avaient un pressant besoin d’une nourriture plus substantielle.

Je quittai à regret, le 14 mars, ce point magnifique, sur la ligne de partage des eaux du puissant massif de l’Atlas. Il porte le nom de Bibaouan et n’est pas situé sur la ligne médiane des montagnes, mais beaucoup plus au sud. Tandis que l’on monte très doucement du nord jusqu’en ce point, l’Atlas tombe presque verticalement et en murailles de rochers escarpés vers le sud. Bien que je ne sois pas le premier qui ait traversé la passe de Bibaouan, il n’en existe pas une description plus précise que la mienne. Le Danois Höst, qui a passé de longues années au Maroc et a appris à connaître le pays et les gens plus exactement que personne, est allé d’Agadir à Marrakech par les montagnes (Nouvelles du Maroc et de Fez, Copenhague, 1781, p. 95). Plus tard le médecin anglais William Lemprière est allé de Taroudant au Maroc, du 30 novembre au 4 décembre 1789, et il a passé les montagnes dans un col que les Maures appellent, à cause de ses détours rapides et anguleux, Dos de Chameau (Voyage de Gibraltar au Maroc, Berlin, 1798, p. 97). Je dois faire remarquer qu’aujourd’hui les Maures appellent de même « dos de chameau » les collines calcaires isolées qui surgissent de la plaine de Marrakech.

Enfin, James Grey Jackson, pendant son séjour de seize années au Maroc, a conduit une fois une armée par-dessus cette partie de l’Atlas. Le chemin traversait la passe de Bibaouan, dont il dépeint les dangers avec des teintes un peu forcées. D’après lui, en certains endroits, le sentier n’aurait que 15 pouces de large et conduirait entre des murs de rochers presque verticaux d’un côté et de profonds abîmes de l’autre, qui ne le céderaient en rien comme escarpement aux rochers de Douvres et seraient dix fois aussi profonds. (Account of Marokko, 2e édit., 1811, p. 11.)

Depuis ce temps aucun Européen n’est venu dans ces pays, car Rohlfs passa l’Atlas beaucoup plus à l’est que moi, sur la route de caravanes de Fez au Tafilalet. C’est là que semble être le passage qui offre le moins de difficultés, ainsi que les Marocains l’ont reconnu depuis longtemps ; la hauteur des montagnes diminue peu à peu vers l’est, à partir du pays de Glaouï.

Tandis que le col porte le nom de Bibaouan, les groupes de montagnes qui vont vers le sud se nomment Oenge Djebel.

A partir du faîte, haut de près de 4000 pieds, un chemin étroit et extrêmement rapide descend en dessinant des zigzags sans fin. Il est vrai que bien des fois il n’est large que d’un pied, et domine d’un côté un abîme profond, et de l’autre un mur de rochers verticaux, de sorte qu’on ne peut qu’admirer la sûreté du pied des mulets et des chevaux. Mes deux chameaux s’étant arrêtés en route, il me fallut laisser deux hommes pour les ramener un peu plus tard.

Le panorama qui s’offrait à nos yeux était très beau : devant nous s’ouvrait le fertile oued Sous, couvert de forêts et de champs ; tout au loin s’élevaient comme fond les contours d’une deuxième et puissante chaîne de montagnes, que l’on a, à bon droit, nommée l’Anti-Atlas. Nous descendîmes lentement et avec prudence, presque toujours à pied, car souvent il semblait que nos animaux, chargés des deux côtés de gros ballots, ne pussent absolument pas aller plus loin et dussent tomber dans l’abîme. Cependant ces adroits animaux trouvaient moyen de passer. Ils descendirent l’étroit sentier sous leur fardeau, lentement, avec précaution et en essayant tous leurs pas ; nous éprouvâmes surtout de la difficulté à tourner une roche qui avançait verticalement, et ce fut un grand bonheur de pouvoir achever sans pertes la descente. Une zone assez large de montagnes basses, pour la plupart formées de débris d’érosion, s’étend le long des pentes verticales au sud des montagnes : elles étaient relativement plus faciles à passer, et vers le soir nous arrivâmes, sans avoir couru d’autres dangers, dans la ville d’Emnislah, dont nous voyions les maisons déjà depuis longtemps. Un regard en arrière nous montra alors quel chemin difficile nous avions parcouru ; pour mon compte, je devais être reconnaissant au destin favorable qui m’avait permis de traverser l’Atlas, si difficilement accessible, sans danger sérieux.

Dans quelques dizaines d’années, les choses auront peut-être marché de telle sorte que les touristes feront des excursions dans l’Atlas comme ils en font déjà dans l’Himalaya, le Caucase, etc. : on sourira alors en apprenant que ce passage a pu être trouvé difficile. C’est pourtant le cas aujourd’hui, et cela durera sans doute encore quelque temps.